Faire exister les victimes : la personne détenue et la victime

 

 

 

Sommaire

  • 1) Qu’est-ce qu’une victime ?
  • 2) Face à la victime et à l’auteur  quelle proximité humaine ?
  • 3) Accompagner des « coupables » pour ne pas oublier les victimes
  • 4) Accompagner des victimes et des auteurs de délit sur le chemin du pardon
  • 5) Une ouverture positive dans la relation auteur-victime : la justice restaurative
  • Conclusion

Documentation

  • Ministère de la justice : circulaire du 15 mars 2017 : objet : mise en œuvre de la justice restauratrice applicable immédiatement www.justice.gouv.fr
  • INAVEM www.inavem.org
  • Décret du 7 août 2017 : Délégué interministériel de l’aide aux victimes  www.justice.gouv.fr
  • Document bleu ACP : Accompagner des coupables, un service rendu aux victimes
  • www.justice.restaurative.org  
  • https://oip.org
  • La justice restaurative : Howard Zehr Collection Labor et Fides                                 
  • La justice restaurative : une utopie qui marche Robert Cario et Paul Mbanzoulou Collection l’Harmattan                                                                                                                                                        
  • Loi pénitentiaire  du 15 août 2014 www.justice.gouv.fr
  • Paroles de liberté : Parcours biblique, collectif, SB9026, Editeur Bibli’o                    

Introduction

La reconnaissance de la victime et de sa souffrance est un fait acquis, reconnu  par tous et inscrite dans la loi pénitentiaire. (Titre I Ch1 article 1/ Titre II Ch1 Art 24 et 26). La victime a un statut et des droits qui peuvent lui permettre d’obtenir une juste réparation face au préjudice subi. Il est intéressant de s’interroger, vous, aumôniers qui rencontrez des auteurs coupables ou supposés coupables, sur le rôle que vous pouvez jouer face aux personnes détenues pour qu’elles comprennent que leur restauration  et celle de leur famille est toujours liée à celle de leurs victimes, même si votre présence ne peut être qu’à côté des personnes détenues et non à côté des victimes.

Parler aux auteurs de la souffrance des victimes, c’est donner un visage à l’agression et la situer dans une relation humaine réelle, l’enjeu y est donc fort.

Cela s’impose avec la mise en place de la justice restaurative, modèle de justice complémentaire du procès pénal, qui consiste à restaurer le lien social endommagé par l’infraction, à travers la mise en œuvre de différentes mesures associant victime, auteur et société. Elle a été introduite dans le CPP par la loi du 15 août 2014 et ses modalités d’application sont détaillées dans la circulaire du 15 mars 2017 . Dans cette circulaire d’application immédiate au paragraphe 2.2b : le public concerné, les 2 articles suivant sont rappelés concernant les victimes :

  • Article 10-2 1° du CPP : « les officiers et les agents de police judiciaire informent par tout moyen les victimes de leur droit : 1° la réparation de leur préjudice, par l’indemnisation de celui-ci ou par tout autre moyen adapté, y compris, s’il y a lieu, par mesure de justice restaurative »
  • Au stade de l’exécution de la peine, Article 707 du CPP : « la victime a le droit…2° d’obtenir la réparation de son préjudice, par l’indemnisation de celui-ci ou par tout autre moyen adapté, y compris, s’il y a lieu, en se voyant proposer une mesure de justice restaurative »

Victime et auteur sont liés toujours intimement dans leur restauration réciproque.

  1. Qu’est-ce qu’une victime ?

Une victime est une personne (physique ou morale) qui a subi les conséquences d’un fait qui est condamné par la loi (notion très importante car beaucoup d’auteurs se disent « victimes » mais le sens en est différent) : l’ infraction, définie par le Code Pénal, commise peut être

  • Une contravention : insultes en privé, dégradations légères, tapage nocturne..
  • Un délit : vol, harcèlement,  violences, escroquerie, discrimination, homicide involontaire, accident de la circulation…
  • Un crime : vol à main armée, viol, terrorisme, homicide volontaire…
  • Du fait de l’infraction, un préjudice est reconnu : corporel, psychologique ou moral, d’agrément (perte de satisfactions de la vie courante) , matériel ou indirect (subi par un proche).

Pour avoir une idée du vécu immédiat d’une victime, écoutons le témoignage de Céline : Céline, éducatrice. 39 ans. Elle a été agressée de nuit par son ex compagnon.

« Après l'agression, je ne voulais rien dire. J'avais honte. Ce sont les enfants que je gardais qui ont parlé le lendemain. Deux jours après, j'ai fait une déposition à la gendarmerie. C'est eux qui ont prévenu l'association d'aide aux victimes. J'ai très vite été reçue. L'intervenant m'a tendu la perche pour raconter, et m'a déculpabilisée. C'est quelqu'un à qui on peut tout confier sans être jugée. Il a su refaire le puzzle, même s'il y a toujours la cicatrice. Il m'a conseillé de porter plainte. Une dame de l'association m'a accompagnée au procès ; ça m'a fait du bien, comme la condamnation de mon ex. C'était important que je sois reconnue comme victime, notamment pour ceux qui minimisaient en disant que c'était juste une gifle ou deux. Mais c'était pas une gifle ou deux…. » 

Dans ce témoignage très bref, on trouve exprimés la honte, la peur de parler, le rôle des tiers (enfants, gendarmes, dame de l’association), le temps du silence, la culpabilité, l’aide proposée et acceptée, la confiance nécessaire, le non-jugement, la reconnaissance, le soulagement !

Le traumatisme d’une victime comme d’un auteur est réel avec toutes ses conséquences : troubles du sommeil, de la concentration car cela revient toujours, mise à distance, éloignement des autres, dévalorisation de soi, tentative pour oublier, bref tout un bouleversement de la personnalité, allant jusqu’à la dissociation d’identité : la personne ressent qu’elle peut se modifier à défaut de réagir :  c’est la fragmentation psychologique qui atténue l’intensité du vécu ; en effet un fragment prend en charge les émotions, la douleur, les regards , les odeurs …mais cette fragmentation est nuisible car les fragments ne communiquant pas entre eux, il faut aider à les réunifier. (ex : fragmentation de la mémoire qui nuit à la procédure judiciaire)

La simplicité même du témoignage de Céline nous introduit dans la relation victime-auteur, et nous allons découvrir combien cette relation est constitutive de la restauration de l’une et de l’autre.

2 –Victime et auteur du délit, quelle proximité humaine ?

Chercher à comprendre les victimes et les auteurs à part égale est un long chemin d’humanité, les unes (les victimes) accompagnées et soutenues en face des autres (les auteurs), isolés, incompris, mis à l’écart et livrés à la vindicte publique. L’existence du meilleur en nous ne justifie pas que l’on ignore le pire que nous portons aussi et dont nous serions capables si les circonstances nous y acculaient.

Une autre façon de dire la même chose est cette réflexion de Jean Cachot, un ancien aumônier de prison : «  Entre l’auteur d’une infraction et moi, il n’y a que l’épaisseur d’une occasion. »

Pour tous, auteurs et victimes, l’important est la reconnaissance de la souffrance et de pouvoir la faire nommer. La gravité des faits subis ou donnés peut avoir des conséquences imprévisibles tant sur la victime que sur l’auteur.

(Exemple de Nadia., victime et auteur) : N., littéralement torturée par son père, a vécu une jeunesse perturbée et a surinvesti l’amour de sa mère. Mariée, 2 enfants, à la mort de sa mère, son père réapparait dans son couple après avoir purgé sa peine, (je suis le grand père…) reproduisant auprès de ses petits-enfants les mêmes atrocités. Devant cette situation, N. entraine son époux dans l’irréparable : la mort de son père.

  • L’écoute de la victime comme de l’auteur est une aide efficace ; écouter, c’est considérer l’autre dans un champ de solidarité, c’est le reconnaitre dans sa souffrance, c’est l’aider à se réparer et à sortir d’une situation aliénante. A l’époque de sa jeunesse, Nadia a-t-elle été assez écoutée ? je l’ai suivie 5 ans en MA et elle gardait beaucoup de haine en elle, beaucoup de souffrance qui ont entamé son intégrité.  En effet, pour la victime comme pour l’auteur, l’intégrité de la personne a été touchée, différemment peut-être, mais atteinte, et chacun réagira à cette effraction de son intégrité suivant son histoire. L’un devient auteur d’infraction, l’autre devient victime. Une « nouvelle identité » se fait jour.

Si on reprend le témoignage de Céline, on retrouve chez les auteurs de délit les mêmes mots de honte, culpabilité, peur de parler, silence,  que chez la victime. C’est dire la proximité d’états humains entre ces personnes : des humains blessés, fragilisés, jugés, incompris dans la plupart des cas. Il faut entendre ce que dit le « public » parfois d’une victime : «  A sa place, je ne me serais pas laissé faire…ou bien…elle a fait ce qu’il fallait pour que cela arrive… » Il nous paraît indispensable de bien comprendre ces attitudes humaines en jeu et pour cela rappeler quelques notions élémentaires de psychologie qui ont des implications directes dans le champ de l’accompagnement des uns et des autres (victime et auteur).

  • La honte : un affect* archaïque qui a à voir avec le regard qui vous met à nu, qui dévoile ce que vous vouliez cacher, qui vous met à une place de « déchet » ; celui ou celle qui éprouve ce sentiment cherche à disparaître (suicide). Ce n’est pas forcément de l’acte que naît la honte mais du dévoilement public de l’acte (les proches, les amis….). La honte est d’abord une blessure de l’image de soi que l’on veut donner de soi, (le narcissisme), elle comporte beaucoup d’aspects négatifs mais aussi peut être un frein important dans l’agir.  Elle porte les mots d’humiliation, de déshonneur, de mépris mais une vie sans honte serait une vie sans honneur !

Cet idéal de moi est donné par les parents, la société, l’environnement, c’est un sentiment primaire, très précoce, très puissant et souvent annihilant : c’est un marqueur du sujet. La faute est à pardonner mais la honte est à recouvrir pour pouvoir avancer de nouveau. (retrouver cette notion dans le Fils prodigue (le Père recouvre le fils du plus bel habit), d’Adam et Eve (qui recouvrent leur nudité), de Noë, de David…). En rencontrant les personnes détenues sans les juger, vous recouvrez leur honte, vous leur rendez leur dignité !

  • L'affect désigne un ensemble de mécanismes psychologiques qui influencent le comportement
  • La culpabilité : elle est liée à la parole ; pour juger, il faut commencer à parler. L’instance psychique qui est chargée d’évaluer tous nos actes en fonction des normes intériorisées durant l’enfance est le SurMoi. Même si je ne suis « pas vu pas pris », je sais que j’ai fait mal car mon SurMoi me fait des reproches : c’est le sentiment de culpabilité. Il est plus ou moins fort selon les personnes (SurMoi sévère ou à l’extrême pas de SurMoi (certains psychopathes)). On perçoit que, dans notre agir, tout se passe entre le « moi » du sujet et son SurMoi. L’offenseur aux prises avec la culpabilité souffre moins de la souffrance ou du tord qu’il a infligé à un autre que du conflit entre ces deux instances de son psychisme (moi et SurMoi) et on peut parfois se demander si l’autre qui a été offensée (la victime) a réellement une place, d’autant que ce sentiment de culpabilité se dissout dans l’alcool, l’auto-justification, la banalisation, la minimisation, les demandes faciles de pardon etc….(attention au sacrement donné trop rapidement), c’est-à-dire la paix pour l’offenseur (car il est en conflit entre son Moi et son SurMoi)! On devra donc travailler la question de la culpabilité tant pour l’auteur que pour la victime
  1. Faire émerger la culpabilité positive : « je ne corresponds pas à mon idéal mais je peux le repréciser », j’ai la liberté d’action et la responsabilité de mes actes.
  2. Atténuer la culpabilité négative : « je suis nul, écrasé, révolté, angoissé, je n’en sortirai jamais… »
  • La responsabilité qui est la capacité à « répondre » de ses actes face à un autre (victime/auteur, société) et à en assumer toutes les conséquences. Le sujet responsable fait toujours une place à l’altérité. Il va donc falloir rétablir de l’altérité. La responsabilité n’est pas un affect ou un sentiment (comme la honte ou la culpabilité), elle est une position active du sujet dans un rapport avec d’autres sujets. On est là au cœur de la justice restaurative.

(Retrouver la situation biblique de Pierre : Jésus lui dit : quand tu seras revenu (cad ta honte et ta culpabilité assumées,) tu affermiras tes frères ! ou bien CaÏn : qu’as-tu fait de ton frère ? Caïn sera marqué pour lui rappeler ce qu’il a dépassé et pourra avancer dans la vie.)

Quelques  attitudes repérées pour ceux qui accompagnent les uns ou les autres  sont de :

  • Rétablir une loi humaine de reconnaissance de la personne lésée et de son identité première
  • Travailler la notion de « culpabilité » : faire émerger la culpabilité positive, atténuer la culpabilité négative, libérer par un jugement accepté qui recouvrira la honte et la culpabilité et permettra aux parties de redevenir sujets.
  • Faire prendre  conscience aux auteurs des conséquences de leur acte (avec parfois beaucoup de difficulté quand la victime est floue : drogue). Il y a diversité des situations, et il faut veiller à la prise en compte de chacun dans l’ originalité de son parcours ; la détention s’adresse en priorité à des personnes et non à des  délits, elle doit être constructive de sens et d’humanité ! souvent, on accepte  (drogue) dedans ce que l’on condamne dehors ; les jeunes manquent d’avoir été éduqués, ils n’ont pas d’interdits et ne connaissent que les limites qu’ils se fixent d’où un sentiment de toute puissance et des difficultés avec l’autorité.
  • Permettre à la victime de se délier du lien victimaire (le pardon) : cad pouvoir dire « je ne serai plus ta victime ».
  • Accéder au sens de la responsabilité càd la vraie prise en compte de l’autre car ce qui est mal, ce n’est pas d’abord de transgresser les normes de mon Sur-moi, ni de ne pas respecter la loi ; Ce qui est mal c’est ce qui fait mal à un autre. (justice restaurative)
  • Aider à retrouver l’attachement sécure de l’enfant qui fait dire : « l’autre » est toujours là pour pallier à l’angoisse d’abandon et de dépendance
  • Ne pas éluder la dangerosité : « vous croyez-vous capable de recommencer ? » ne pas la nommer ainsi mais montrer que le retour dans la société implique un désir de ne pas recommencer : la société a des contraintes à respecter ; pouvoir faire parler sur ces contraintes
  • Remettre de l’altérité en identifiant les carences d’empathie qui font que les auteurs ou les victimes ramènent tout à eux
  • Ne pas être trop proche ni dans l’alliance, car on n’est pas loin de la corruption
  • Appliquer le principe de bienveillance (veiller bien)

Ce chemin d’accompagnement est long pour les victimes et pour les auteurs car dans les deux cas, il est question d’être autre chose qu’une victime ou autre chose qu’un auteur : nul ne peut être réduit à un état ou à un acte, il faut trouver une part d’humanité commune pour pouvoir s’accepter et se reconstruire.

Nous sommes alors, tous ceux qui accompagnons des auteurs, des compagnons de route vers cette reconnaissance d’humanité avec ses exigences propres. Nous sommes des témoins privilégiés d’histoires humaines blessées. On navigue des deux côtés, on est touché des deux côtés, pris affectivement et jamais on ne peut accompagner un auteur dans l’oubli des victimes ou du déni du mal commis car on ne l’aide pasen se mettant seulement de son côté.

Le non-respect de l’existence de l’autre, de la victime, reviendrait à penser : elle ne compte pas pour moi, sa vie n’a pas de valeur pour moi, son existence est négligeable et son identité inconsistante !

3 – Bien accompagner des coupables, pour ne pas oublier les victimes

L’infracteur doit pouvoir comprendre que les actes commis ont causé des souffrances que ni la justice ni personne ne pourront effacer. Parfois, la dépendance auteur-victime est si prégnante que cette dernière est incapable de résilience et va porter sa vie entière le traumatisme subi, voire parfois va accrocher sa nouvelle identité à celle de l’agresseur pour sauver quelque chose d’elle-même !

Ce n’est qu’en accompagnant de façon personnelle et en découvrant l’histoire du coupable qu’on peut aider celui-ci à se libérer des « démons » qui l’habitent encore et toujours.

(Exemple de Gilles qui ne peut se pardonner l’acte qu’il a commis, qui attend la mort de sa grand-mère pour tirer sa révérence)

Il faut du temps pour laisser l’auteur accéder à ce qu’il est, son rythme n’est pas le notre. En particulier à cette prise de conscience qu’il y a une victime. Si ceci se fait à peu près toujours dans les cas de perversions sexuelles, de vol, de meurtre ou d’assassinat voire de violences alcooliques, cette prise de conscience est beaucoup plus difficile avec les trafiquants de drogue. La visibilité de la victime est floue, elle n’a pas de nom, pas d’histoire. Même si nous ne pouvons pas faire nommer la victime, vous devez l’avoir présente lors de vos rencontres et  chacun de vous doit inventer un chemin de reconnaissance. A titre d’exemple, quand la confiance est établie,  on peut faire nommer la ou les victimes, prier pour la victime, et ainsi la faire exister ; (Exemple de Frank., qui va donner les prénoms de ses victimes et les faire ainsi exister devant Dieu). On peut travailler sur ces états de honte, culpabilité et responsabilité partagés par chacun de nous, auteurs ou victimes.

En résumé :

  • Accompagner  l’infracteur sans jamais justifier les actes lamentables, encore moins les minimiser : la simple pensée du malheur des victimes nous l’interdit mais toujours le respecter.
  • Remettre de l’altérité  Il faut du temps à la personne détenue pour prendre conscience qu’elle a fait du mal, à elle-même, à la société, à une victime cad à un autre être humain semblable à elle.
  • Reconnaître le mal dont elle s’est rendue coupable et l’amener à prendre en compte l’existence et la souffrance bien réelle de sa ou ses victimes.

4– Accompagner des victimes et des auteurs sur le chemin du pardon

Les coupables, auteurs d’infraction, souffrent souvent de ne pas être compris au même titre que les victimes. Comme si le destin des uns et des autres était à jamais scellé par le même drame qui les a enchaînés ensemble jusqu’à ce qu’un improbable pardon puisse les en libérer. Pardon à accepter, pardon à donner, long chemin, jamais évident, parfois  tellement au-dessus de leurs forces qu’il ne peut être que le désir de pouvoir y accéder un jour. Enjeu proprement humain, le pardon n’est pas seulement à comprendre mais à vivre. Il faudra donc en parler avec beaucoup de précaution car tellement essentiel à l’homme, et n’employer les mots d’amour, de pardon et de miséricorde qu’avec des termes qui ont la chair de notre propre expérience, la chair de notre propre humanité. Travail oh combien difficile ! puisqu’il nous renvoie à nous-mêmes : on ne parlera d’amour qu’avec notre expérience de l’amour ; de miséricorde qu’avec notre expérience de miséricorde ; de pardon qu’avec notre propre expérience de pardon, de honte, de culpabilité, de responsabilité qu’avec notre propre expérience et à la lumière de l’Evangile !  Le pardon refait une relation là où elle était cassée; il exprime une liberté qui veut l’autre libre et réintégré dans son identité première. Ce pardon est aussi à apprendre aux victimes, comme un chemin possible de se redresser comme homme. Qui leur dit la miséricorde de Dieu ? Qui leur dit que ce pardon donné peut les guérir, elles aussi en tant que victimes ? Il n’y a pas d’aumôniers pour les victimes, c’est à chacun de nous, citoyens, de les rejoindre. Amener la victime à pouvoir se libérer de la dépendance de l’auteur, c’est lui permettre de retrouver son identité de sujet. Passer de la dépendance à l’autonomie, c’est l’enjeu du pardon et chacun de nous l’expérimente dans sa vie quand il pardonne : il retrouve sa capacité à advenir comme sujet responsable de son existence.

A chacun de vous, aumônier accompagnateur ou aumônier animateur, de trouver le moyen, le moment venu, d’évoquer ces notions de honte, culpabilité, responsabilité, altérité et victime. L’aumônier peut permettre que la parole de l’autre se libère pour la mettre en écoute d’une autre parole : la Parole de Dieu car c’est une parole qui redit la loi, autrement et qui replace les actes, les désirs, les pensées dans une autre perspective : la loi d’amour, celle de ne jamais faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas que l’on nous fasse, celle d’une même humanité, créée à l’image de Dieu. Quelques textes bibliques peuvent permettre un espace de parole dans les groupes ou la rencontre individuelle:

Caïn et Abel : Gn 4, 3-16 ; Histoire de Nabot : 1Ro 21, 1-21 ; David : 2Sa 11, 1-26 et toutes les propositions de textes de la piste 3 de Paroles de liberté : Coupable ? responsable ?

5- une ouverture positive dans la relation auteur-victime : la justice restaurative

La justice restaurative poursuit trois objectifs principaux : la réparation de la victime, la réinsertion de l'auteur et le rétablissement de la paix sociale.

Elle voit  le crime ou le délit comme la Bible les voit, cad la violation des personnes et des relations, elle mettra donc l’accent sur la réparation, la restauration de la relation et la responsabilité des 3 parties en cause

  • La victime
  • L’auteur
  • La communauté sociale

Les principes de base d’une justice restaurative s’articulent autour des concepts suivants :

  • Toutes les parties concernées doivent faire l’objet d’une restauration
  • Toutes les parties concernées doivent comprendre et reconnaitre  les torts et s’engager à les redresser
  • Les parties concernées doivent déterminer ensemble la nature des réparations et les moyens de leur mise en œuvre
  • Les parties concernées doivent veiller à impliquer tous ceux qui possèdent un intérêt légitime.

La justice restaurative n’est ni le pardon, ni la réconciliation, ni une médiation, ni une arme contre la récidive. Trois outils sont à ce jour développés en France : les rencontres détenus-victimes (RDV), les rencontres condamnés-victimes (RCV) et les cercles de soutien et de responsabilité (CSR) pour des PPSMJ ou sortant de prison, et s’inspirent de ces principes. Dans votre action auprès des auteurs, vous êtes des aidants particulièrement bien placés pour les accompagner sur ce chemin de réparation, de reconnaissance de torts et contribuer ainsi à la mise en place d’une justice restaurative. En effet, si l’on met face à face la justice pénale et la justice restaurative, on s’aperçoit combien la prise en compte des auteurs est liée à celle des victimes.

Deux façons de voir radicalement différentes

Justice pénale

  • Le crime est une violation de la loi et de l’Etat

Les violations créent une culpabilité

  • La justice exige que l’Etat établisse la faute (culpabilité) et impose une rétribution (punition)
  • Résultat recherché : les auteurs doivent être traités comme ils l’ont mérité

Justice restaurative

  • Le crime est une violation de personnes et de liens interpersonnels
  • Les violations créent des obligations
  • La justice fait participer les victimes, les infracteurs et les membres de la communauté afin de réparer les torts subis
  • Résultat recherché : la satisfaction des besoins des victimes et la responsabilisation des infracteurs dans la réparation

 

De ces 2 façons de voir radicalement différentes, découlent 3 questions différentes :

Justice pénale

  • Quelles lois ont été transgressées ?
  • Qui les a transgressées ?
  • Que méritent-ils ?

 

Justice restaurative

  • Qui a subi des torts ?
  • Quels sont leurs besoins
  • A quelles personnes revient l’obligation de les satisfaire ?

 

Sur cette dernière proposition, c’est à vous de jouer pour faire émerger des pistes de réponse à ces questions :              

  -  qui a subi des torts (les auteurs, les victimes et la société) ?                                            

  -    quels sont les besoins de ces 3 partenaires

a) Les victimes : besoin d’information, de vérité, de raconter, de responsabilité (tt contrôle sur leur vie enlevé), de réparation et  de justification.

b) Les infracteurs : besoins de comprendre l’impact de leur action, prendre des mesures pour réparer le mal subi si possible, donc être responsabilisés, guérir les traumatismes qui ont généré le comportement délictuel, pouvoir être soignés, réintégrés dans la communauté

c) La communauté : elle est victime secondaire et elle a donc aussi des besoins ; si seul l’Etat prend en charge le traitement d’une infraction, cela amoindrit le sentiment de faire partie d’une communauté ; la communauté a besoin que l’on se préoccupe d’elle en tant que victime secondaire et elle doit pouvoir participer au bien-être de ses membres (infracteurs et victimes) et créer des conditions qui garantissent la bonne santé de la communauté.

  • A quelles personnes revient l’obligation de les satisfaire ?

               A la société, à vous, à nous les citoyens…..

Conclusion :

Dans votre mission d’aumônier ou d’auxiliaire, vous êtes totalement en phase avec ces principes de justice restaurative. Dans l’accompagnement des auteurs, c’est bien autour de la violation des personnes que vous avancez en remettant de l’altérité, de l’humanité et en restaurant l’identité première.

 Le premier objectif de la société devrait être la prévention du crime ! On n’est pas délinquant par hasard, pas plus que victime, car c’est le plus souvent une question de proximité. Il faut seulement ne jamais oublier le lien qui lie les coupables et les victimes. Mais, Toujours pouvoir être là, les uns et les autres, où des humains souffrent, comme le Seigneur qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes » (Mt 5, 45).

Remarques à la suite de l’intervention du vendredi 18 janvier

  1. Les tableaux comparant l’esprit de la justice pénale actuelle et de la justice restaurative sont issus du livre d’Howard Zehr (mentionné dans la bibliographie). En aucun cas, il ne s’agit de remplacer l’une par l’autre mais d’apporter une dimension humaine et différente pour aborder la sanction pénale.
  2. Deux exemples m’ont été donnés en privé après cette intervention et sont des exemples de chemin pour faire exister les victimes
  • Au moment de la Toussaint, l’équipe d’aumônerie distribue une fleur à chaque participant à la messe et chacun vient l’offrir pour former un beau bouquet en disant soit le prénom de sa victime, soit celui de quelqu’un pour qui il veut prier
  • Dans  un autre établissement, pendant la prière eucharistique, le prêtre évoque soit au memento des morts soit à celui des vivants, les victimes, offrant ainsi à chacun la possibilité de ne pas les oublier.

 

 

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