Fiche Ressource - Les conditions de l’expression et du recueil d’une parole des plus pauvres

par Jean-Claude Caillaux, La Pierre d’Angle

Je parlerai à partir de mon expérience : ou plutôt à partir de ce que j’ai compris, après coup, de la manière dont j’animais quelques groupes dont l’objectif était de parvenir à la rédaction d’un ou plusieurs textes.

Dans ces groupes il s’agissait de partager, réfléchir ensemble, se questionner en vue de la rédaction d’un texte qui serait ensuite transmis et rendu public.

Ce fut le parcours avec le groupe « Place et parole des pauvres », qui a préparé le rassemblement de Diaconia 2013, à Lourdes, pendant trois années. J’y ajouterai le groupe « Place et parole des migrants ». Et aussi bien sûr le travail avec quelques groupes de La Pierre d’Angle.

Quelqu’un d’autre aurait sans doute fait autrement que je n’ai fait… Ce qui veut dire que je n’absolutise pas. Je ne généralise rien. Je n’en tire aucune méthodologie contraignante. Tout au plus de quoi réfléchir pour permettre aux uns et aux autres d’améliorer la route empruntée, voire de procéder tout autrement. Je disais que je m’étais rendu compte « après coup » de la route que j’avais prise. Ce que je veux dire, c’est que je n’arrivais pas devant ces groupes avec une méthode précise à appliquer point par point, une liste d’attitudes à avoir ou à ne pas avoir. J’ai plutôt navigué à l’estime. Je n’avais rien anticipé, simplement parce que ma responsabilité n’était pas de conduire ces groupes quelque part, là où j’aurais prévu, ni de leur enseigner quoi que ce soit…

J’étais avec des personnes en situation de précarité, dont la vie quotidienne était difficile; et elles étaient d’accord pour réfléchir ensemble. Tel était le contrat. Rien de plus. Alors j’ai pris les personnes telles qu’elles étaient et nous avons avancé.

J’étais l’animateur de ces divers groupes au sens où il était nécessaire que quelqu’un soit le garant de la liberté de parole et du respect dû à chacun. Disons que j’ai simplement suivi le chemin, comme on marche… En découvrant,  au fur et à mesure… Il me faut ajouter que je ne suis pas du tout un spécialiste de l’animation.

Alors je venais avec seulement quelques règles. Des règles rappelées au début de chaque rencontre. Les voici, dans leur simplicité :

-               Ne pas parler tous en même temps.

-               Ne pas couper la parole.

-               Ne pas contredire quelqu'un, ou ne pas s’affirmer par opposition, mais dire simplement ce que l’on pense.

-               Prendre soin de la parole de celui qui a le plus de mal à s’exprimer, et donc lui donner la priorité.

-               Prendre garde au fait que la parole des autres ne nous appartient pas : et que cela nous engage à la discrétion. Ce qui sera public, c’est le texte une fois rédigé, mais pas l’échange entre nous, qui restera confidentiel.

Voici maintenant quelques balises, formalisées après coup.

1.  Il s’agit tout d’abord de travailler en soi-même deux convictions :

                                    -           tout être humain a une pensée

                                    -           nous avons à apprendre des plus pauvres

Il ne s’agit pas de recueillir le témoignage de ceux qui ont la vie difficile en raison de la misère (que devant vous j’appellerai « pauvres » pour faciliter le langage), ni de mieux comprendre ce qu’ils vivent afin d’affiner telle ou telle décision prise, mais de nous laisser affecter par leur parole, pour permettre à la pensée, au point de vue des très pauvres, de ré-instruire de l’intérieur nos manières de voir le monde, les êtres humains et Dieu lui-même. Les pauvres ne sont pas d’abord une opportunité pour la pensée des autres, un tremplin pour leurs propres élaborations... Ils sont les auteurs d’une pensée. Une pensée dont nous avons à apprendre.

2.   Faire attention à celui qui a le moins de moyen dans le groupe.

Le mettre au cœur de la démarche et de la réflexion. C’est à partir de lui que nous allons avancer, à son rythme. C’est lui qui nous permettra, au fur et à mesure, d’évaluer la marche du groupe, de rectifier les manières de faire.

Mais pourquoi donc vouloir mettre au cœur de nos démarches celui qui est apparemment le moins habilité à donner son avis ? Pourquoi vouloir le considérer comme source, comme moteur, - source et moteur de nos pensées, de nos projets, de nos réalisations ?

C’est que mettre le plus petit à la base, au fondement, c’est se donner quelque chance que la parole ne sera refusée à personne.

Le plus faible et le plus enfermé comme garant de l’exhaustivité. Car en mettant le plus pauvre au centre, nous n’oublions pas les autres… Mais inclure tout le monde sans aucune exception exige de commencer par le plus faible, sinon il sera oublié et laissé de côté.

« La priorité aux plus pauvres se place au point de départ, elle n'est jamais acquise chemin faisant. » (Père J. Wresinski)

3. Prendre le temps de la confiance

Une confiance qui se construit autant qu’elle se reçoit.

Ce qui contribue à la confiance, c’est d’être très au clair avec ce que l’on fait. Que chacun sache ce qu’il vient faire dans ce groupe. Pour quelle raison, pour quel objectif ?

Pour que la confiance puisse naître, il ne faut pas se précipiter sur le sujet que l’on a décidé de traiter. Mais prendre le temps d’écouter ce que vivent les participants. Les rencontrer en ce qui fait leur vie réelle, concrète.

Même lorsque nous n’avions que peu de temps pour élaborer un texte, parce que les délais étaient trop courts, j’ai toujours laissé le temps pour que chacun puisse dire ce qui l’habitait aujourd’hui : par exemple, à partir de la lecture d’un psaume : « choisissez un mot ou une phrase qui vous parle aujourd’hui, et si vous le souhaitez dites pourquoi. »

C’est toujours un temps où le groupe réalise qu’il y a des rythmes de vie et de souffrance à respecter.

C’était pour moi une priorité : on ne peut pas échanger librement si l’angoisse est trop lourde, si l’obscurité vous entoure trop !

4.   Ne pas chercher de tracé préalable.

Je l’ai déjà dit, je n’avais pas dressé de carte, permettant de savoir à l’avance les écueils ou les passages plus faciles.

J’étais simplement en état de veille. Veiller à ce qui va survenir. Laisser s’ouvrir les chemins de traverse ou au contraire les détours : pour cela ne pas être obnubilé par le sujet à traiter.

Dans une rencontre sur « Créer de la richesse », si je n’avais pas laissé parler, apparemment hors sujet, jamais il n’y aurait eu de développement sur le pardon.

J’aurais pu remettre sur le droit chemin…, en rester à la richesse à créer… Mais précisément la parole qui se disait c’était que la richesse que nous avons à créer, c’est accorder le pardon.

Il n’y a pas de droit chemin, ou pour le dire avec le poète : « Il n’existe pas de pont, seulement l’eau qui se laisse traverser. » (René Char)

Imaginez. Une quinzaine de personnes sont rassemblées. Pour échanger sur un sujet. Que faire ? Comment faire ?

Simplement l’attention à ce qui vient. L’écoute qui rend possible à celui qui est ainsi écouté de s’entendre lui-même et de laisser émerger sa propre parole, de laisser venir au monde une pensée. C’est ainsi que les uns par les autres, une pensée advient.

Imaginez encore que le thème à traiter soit la joie (c’était effectivement le thème en août dernier à Lourdes, pour préparer l’intervention de la session de théologie pratique de Nevers en décembre 2018).

Après avoir donné les quelques règles de tout à l’heure, je pose uniquement deux questions, pour situer le sujet de notre échange : Qu’est-ce que c’est, pour vous, la joie ? A quoi ça vous fait penser, à partir de votre vie telle qu’elle est ?

Marie-France dit quelque chose, puis Alain, encore Marie-France, puis Cecilia, Christian, encore Alain, et ensuite Laurence, et puis Thierry…

Sans que je n’ai rien à dire… Il n’y a rien à dire…

Et voici qu'un fil se découvre, plusieurs fils les uns après les autres, des fils qui peu à peu se tissent, des fils qui nous conduisent.

Voilà, c’est ça : des fils qui nous conduisent. Il ne me semble pas devoir tisser les fils entre eux… Ma responsabilité n’est pas de tirer sur un fil plutôt que sur un autre. La trame se fait toute seule… Il me faut simplement être là, garant que chacun peut parler, que chacun est écouté, que chacun est attendu et espéré.

Il faut laisser le groupe se frayer une voie et une voix, la laisser venir au jour cette voix(e), c’est-à-dire naître.

Ce que nous avons fait, dans les différents groupes, rencontre après rencontre, nous a appris ce que nous cherchions. « Le chemin se fait en marchant », comme dit Antonio Machado.

Si on a une méthode trop précise on risque de s’enfermer, et de n’être plus en alerte face à ce qui survient, face à l’imprévisible, quelque fois à l’inespéré. Car « toute partance est hasardeuse, ouverte à l’imprévu ».

Il faut que l’animateur puisse saisir et suivre au fur et à mesure les avenues qui s’ouvrent. C’est ça la difficulté : il ne faut pas que l’animateur ait trop d’idées derrière la tête. Sinon il va trop induire la réflexion du groupe. Il risque fort de la téléguider.

Or, nous avertit le père Joseph Wresinski, « les instruits se laissent emporter par leurs propres idées, ils finissent toujours par penser à la place des autres ». Ou bien dans les mots d’Hannah Arendt, « ils se laissent prendre au piège de leurs propres constructions ».

Le seul préalable, encore une fois, mais il est de taille, est que j’avais la conviction que la parole du plus pauvre devait être mise au centre, parce que « ce que tu as caché aux sages et aux instruits, tu l’as révélé aux tout petits » (Mt 11 25).

C’était aller où nous n’aurions pas imaginer aller, et s’apercevoir, peu à peu, mais surtout après coup, que là était le chemin. C’est ce qu’il fallait faire.

J’en ai été le premier surpris, moi qui n’aime pas trop animer un groupe.

5.  Dans un groupe, donner la priorité au plus pauvre et au plus faible.

Ce sera lui la mesure. Pour être sûr que tous puissent s’exprimer, il faut être attentif à celui qui a le plus de mal à s’exprimer.

Comment faire ?

Lui donner la priorité, en lui donnant la parole, - pas nécessairement en premier, mais faire attention à ce qu'il puisse parler. S’il ne demande pas la parole, la lui proposer. Sans insister. Il faut créer une sorte de connivence avec ceux qui n’osent pas parler.

Mais il n’y a pas de méthode pour faire parler le plus timide ou le plus enfermé… Il y a là quelque chose qui est de l’ordre de l’expérience spirituelle : Celui qui a le moins de moyens est attendu, je compte sur lui, je considère sa contribution comme nécessaire à l’avancée de la pensée du groupe.

« Parle, toi aussi, parle le dernier à parler, dis ton dire. Parle », écrit dramatiquement Paul Celan.

Parle, de cette parole qui doit traverser un mutisme effroyable.

Bien sûr les choses ne sont jamais simples. Le groupe doit aussi travailler sur lui-même pour faire place à celui qui a le plus de difficultés parmi ses membres.

6.   L’écoute

Qui écoutons-nous ? Rappelez-vous les apôtres qui rabrouent les petits enfants, ou la foule qui veut faire taire l’aveugle Bartimée…

Comment écoutons-nous ? En inventant le sens que nous voulons percevoir, nous nous bouchons les oreilles… Le risque, c’est d’écouter avec nos idées, ou que nos oreilles obéissent à nos esprits.

Ecouter pour entendre. Et pour entendre vraiment, il faut s’attendre à entendre quelque chose, et croire qu’il y a quelque chose à entendre. Comme le dit Christian de Chergé : « On finit toujours par rencontrer l’autre au niveau où on le cherche. »

Les personnes des groupes ne se sentiront appelées à s'exprimer que si je crois profondément à l'importance de leur parole, pour moi-même.

Il n’est pas si simple d’écouter pour entendre. En effet le service qui aide, qui soutient et secourt s’appuie sur nos forces, nos capacités à trouver des solutions.

A l’inverse, on ne peut écouter pour entendre qu’en reconnaissant ce que nous avons en nous de fragile. Alors de notre propre fragilité jaillit comme des antennes capables d’aller au-delà des apparences.

Et de ce mouvement, de cette dynamique, jaillira pour le plus pauvre la capacité de parler.

Autre chose sur l’entendre. « Pour pouvoir entendre quelqu’un, il faut le rencontrer. » (Père J. Wresinski) Ecouter, c’est bien, mais on n’entend pas n’importe qui. Il faut le connaître, ou du moins avoir déjà fait un bout de chemin pour le mieux connaître.

Il peut arriver que des personnes interrogent d’autres personnes en ignorant tout de leurs conditions d’existence.Si vous ne savez pas, par exemple, qu’une femme de la misère qui va accoucher est obnubilée par la peur qu’on lui prenne son bébé dès le sortir de son ventre, alors il y a bien des choses que vous ne comprendrez pas. Il faut apprendre peu à peu à « entrer dans le contenu du désespoir », et aussi « dans le contenu du courage et de la foi » des gens.

Nécessité d’une « connaissance » pour entendre ce que disent les gens. Par exemple Marc et Brigitte ont vécu l’un et l’autre des enfances très difficiles, avec de très fortes blessures. Ils en ont parlé à Maryvonne. Lors d’une rencontre du groupe de Paris de La Pierre d’Angle, ils partagent, mais sans dire ces blessures. Et Maryvonne constate qu’un témoin extérieur ne pourrait pas comprendre la profondeur de champ de ce qu’ils disent. L’interprétation est évidemment libre… Mais elle doit être contextualisée.

Deux points de vue : celui qui sait à partir d’où les personnes parlent ; celui qui ne sait pas. Chacun engendre une interprétation différente.

Il ne suffit pas d’avoir un corpus pour qu’il livre son secret…

Car, nous prévient le père Joseph Wresinski : « le chercheur se trouve là devant un champ de connaissance dont il n’a pas les moyens de se rendre maître. Il se trouve en quelque sorte face au jardin secret des plus pauvres. Nul ne peut entrer, à moins de changer de situation de vie pour être en mesure de comprendre ce qu’ils disent. »

Il y a un autre danger à éviter : celui d’entendre à partir de l’interprétation qui est toute prête à interpréter. On se trouve dans l’auberge espagnole, où l’on trouve ce qu’on avait amené.

C’est, pour l’écoute, tout le contraire. Et c'est inconfortable, parce que c’est souvent l’inattendu qui survient. « Et une fois l’inattendu survenu, il faudrait être capable de réviser nos idées, plutôt que de faire entrer au forceps le fait nouveau dans la théorie incapable de vraiment l’accueillir. » (E. Morin)

Ecoutons l’historienne Arlette Farge : La parole des gens est « un morceau de savoir qui ne s’annexe pas mais dérange. Il n’est pas simple de se défaire du trop-plein d’aisance à lui trouver du sens ; pour pouvoir la connaître [cette parole], il faut la désapprendre, et non croire la reconnaître dès la première lecture. »

Et encore : Il y a une « façon insensible mais réelle qu’a l’historien de n’être attiré que par ce qui peut conforter ses hypothèses de travail décidées à l’avance. »

Le risque, c’est que la parole des pauvres ne soit pas entendue, mais qu’elle soit traduite d’avance.

7.   On n’est pas dans la plainte.

C’est normal de dire ce qui ne va pas, de dire comment la vie est difficile. Plus la vie est difficile, plus la plainte est ressentie comme nécessaire, et il faut que l’animateur fasse attention que le groupe ne s’enferme pas dans la plainte, et que lui-même ne s’enferme pas dans une trop grande attention à la plainte, ni dans une trop forte compassion.

La plainte fait naître la plainte. Attention ! Un tel groupe n’est pas un groupe de parole, thérapeutique.

Il faut faire attention à ce que l’écoute que j’ai de l’autre ne tombe dans une sorte de « voyeurisme de l’oreille », comme dit Fred Poché : je cherche, fut-ce inconsciemment, à ce que l’autre m’en dise toujours plus.

8. Attention à ne pas rectifier ce que disent les membres du groupe.

On n’est pas là pour que la pensée soit juste à tout prix : on est là pour avancer ensemble.

On est là pour apprendre ensemble.

Des rectifications se font dans le groupe, mais les uns par les autres ; il y a une forme d’équilibre qui se met en place par les interventions qui se succèdent.

Il faut éviter un double écueil :

      - soit traduire la parole des pauvres en notre propre langage : « Si j’ai bien compris, c’est ça que vous avez voulu dire. »

       - soit absolutiser telle ou telle formulation sous prétexte qu'elle vient du monde des exclus.

9.  Un dernier point.

N’oublions pas que l’objectif essentiel c’est la destruction de la misère. Il s’agit de transformer les situations, de donner la vie à ceux que nous connaissons, de leur rendre l’existence et la paix, dans la justice.

C’est l’objectif premier.

Une des routes pour cette destruction,c’est que les personnes en situation de précarité aient leur place dans  l’Eglise, la place qui doit être la leur, et que, de cette place, ils puissent avoir une parole, une parole qui soit la leur. Et que cette parole soit entendue, pour que, à partir d’elle, nous en soyons transformés.

En conclusion.

Le plus pauvre des pauvres a de la ressource si on lui permet de prendre sa place parmi nous, si on l’entend après l’avoir écouté.

Si on l’écoutait, on pourrait entendre l’inouï : le ‘pas encore entendu’, qui nous concernerait dans ce qui nous est essentiel, fondamental et créateur. Et c’est là le lieu de l’Evangile.

Mais pour l’écouter, et l’entendre, s’attendre à l’entendre, il nous faut faire un détour… Alors nous ne pourrons plus nous en détourner. Songez à l’épisode du buisson qui brûle sans se consumer et à l’attitude de Moïse  (cf. Ex 3, 3).

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