Travailler et être pauvre : les femmes en première ligne

La pauvreté des femmes au travail est liée à des causes profondes et multiples : écarts de salaires, instabilité des temps de travail, emplois précaires, ségrégation professionnelle mais aussi permanence tenace des préjugés qui nourrissent  ces inégalités et ces discriminations.

Pour lutter contre les inégalités femmes-hommes au travail et la pauvreté, Oxfam formule des propositions en direction des responsables politiques.

http://www.oxfamfrance.org/

RÉSUMÉ. Rapport complet en pièce jointe

Les inégalités entre les femmes et les hommes sont les plus universelles et les plus structurantes de nos sociétés. Les femmes et les filles sont les premières touchées par la pauvreté, les violences, les crises politiques et le changement climatique. Partout dans le monde, les femmes et les filles font face à des barrières dans l’exercice de leurs droits fondamentaux et sont discriminées dans les milieux économiques et politiques.

La confédération Oxfam et ses 20 affiliés portent la vision d’un monde où les femmes mènent une vie libre de toute forme de violence, un monde où elles ont un égal accès aux droits économiques, sociaux, civils et politiques. Ce rapport s’inscrit dans le travail mené par Oxfam partout dans le monde pour lutter contre les inégalités de genre et demander aux décideur.euse.s d’adopter des politiques publiques qui permettent aux femmes de sortir de la pauvreté et qui suppriment les obstacles à l’égalité économique entre hommes et femmes.

Dans la sphère professionnelle, ces inégalités sont particulièrement criantes. Oxfam s’est intéressée à la situation de celles et ceux qui vivent la précarité au travail, un phénomène croissant dans le monde et dont les femmes souffrent davantage que les hommes. La France et l’Europe sont loin d’être épargnées par le fléau des « travailleuses pauvres ».

Selon Eurostat – l'office de statistique de l'Union Européenne – en France, en 2017, 7,3% des travailleuses étaient pauvres.1 Un chiffre en nette progression puisque le nombre de travailleuses pauvres était seulement de 5,6% en 2006 en France. On observe une tendance similaire en Europe où le taux de femmes en pauvreté au travail est passé de 8% en 2008 à 9,1% en 2016.2 Sur le Vieux Continent une femme sur cinq est rémunérée à bas salaire. Ces données fournies par Eurostat permettent de donner une tendance forte mais ne sont pas suffisantes pour mesurer avec précision la pauvreté au travail par genre, au risque de la sous-évaluer. Le rapport rappelle qu’il est nécessaire de disposer d’indicateurs complémentaires pour prendre la mesure du problème et s’y attaquer.

Ce n’est pas un fait nouveau : les salaires des femmes sont inférieurs à celui des hommes. Les inégalités de salaire entre les sexes diminuent mais les hommes gagnent toujours 22,2% de plus que les femmes3. A poste et compétences égales, l’écart de salaire est de 9%4.

Les inégalités de rémunérations entre les femmes et les hommes dans le monde du travail s’expliquent notamment par un phénomène de ségrégation professionnelle qui fait que les femmes ont tendance à être concentrées dans les mêmes métiers et secteurs où la rémunération est basse (la ségrégation dite horizontale) et, au sein d’un même secteur, elles sont moins représentées dans les emplois les plus rémunérés ou les plus qualifiés (la ségrégation dite verticale). Pourtant, les femmes jouissent d’un niveau d'éducation relativement plusdes femmes ont un diplôme au moins équivalent au baccalauréat, contre 51,7% des hommes.

  • Même si les femmes ont un niveau d’éducation plus élevé, 55% des bas salaires5 et 63% des emplois non qualifiés sont occupés par des femmes6.
  • Les femmes occupent 78% des emplois à temps partiel7 et 75% des personnes qui souhaitent travailler plus sont des femmes8. En 2017, parmi les salarié.e.s, les femmes sont près de 4 fois plus exposées au temps partiel que les hommes (8% pour ces derniers contre 30,6% pour les femmes)9.
  • 70% des CDD et des intérims sont occupés par des femmes10.
  • Les assistant.e.s maternelles, les employé.e.s de maisons, aides à domicile et aides ménagères, les secrétaires et secrétaires de direction demeurent à plus de 95 % des femmes.
  • Les femmes sont sous-représentées parmi les cadres (40%), les PDG (29%) et sont majoritaires parmi les professions intermédiaires (53%) et les employé.e.s (76%).
  • Les femmes sont peu représentées parmi les ingénieur.e.s et les cadres de l'industrie (25%), dans la construction et les travaux publics (19%) et dans l'armée, la police, les pompiers (14%)11.

Par ailleurs, les femmes sont surreprésentées dans les emplois précaires à cause de leur situation familiale. Plus d’un quart des femmes en situation de monoparentalité sont des travailleuses pauvres, soit un million de personnes.12

Mais les causes de cette inégalité sont plus profondes : les femmes sont victimes de discriminations multiples qui augmentent le risque de tomber dans la pauvreté au travail. L’instabilité des temps de travail, la pénibilité des tâches, l’insécurité de l’emploi, mais aussi les préjugés véhiculés sur les femmes au sein des entreprises sont autant de facteurs qui alimentent la spirale de la pauvreté. Les femmes sont victimes de normes sociales, de comportements et de croyances qui dévaluent leur statut et compétences, servent de justification aux violences et à la discrimination à leur encontre et influencent fortement les emplois qu’elles peuvent ou ne peuvent pas occuper. Les inégalités qui frappent les femmes ne sont pas seulement économiques mais aussi sociales, culturelles, sanitaires. Au même titre que d’autres violences, tels que conjugales, la pauvreté au travail est une violence faite aux femmes, et doit être combattue.

L’inégal partage du travail domestique non rémunéré entre les femmes et les hommes est une cause indirecte de leur pauvreté : elle compromet leur indépendance économique au sein du foyer et influence aussi fortement la perception des employeur.euse.s qui ont tendance à considérer les femmes avant tout comme des mères. De plus, on attend généralement des femmes qu’elles assument des rôles de soins, qui sont moins valorisés que les métiers destinés aux hommes. Les femmes sont encore concentrées dans une gamme étroite de secteurs et de professions, tandis que leurs rôles domestiques dans le domaine du travail non rémunéré restent souvent ignorés.

  • En France, les femmes consacrent en moyenne 3h26 par jour aux tâches domestiques contre 2h pour les hommes13. Au total, les femmes assument 64 % des heures de travail domestique, 72% dès que l’on se restreint aux tâches ménagères stricto sensu.14
  • Les femmes de 39 ans à 49 ans, sans interruption de carrière, gagnent en moyenne 23% de plus que celles qui ont temporairement cessé de travailler pour des raisons familiales.15
  • Valorisée au salaire minimum net et mesurée avec la définition la plus restreinte, la valeur du travail domestique contribuerait à une production nationale équivalente à 292 milliards d'euros en 2010, soit 15% du PIB.16

Ces inégalités entre les hommes et les femmes se renforcent avec les années et enferment ces dernières dans un cercle vicieux de précarité avec des conséquences importantes sur leur santé.

  • Les femmes touchent des pensions inférieures de 26% à celles des hommes.17
  • Entre 2000 et 2015, les maladies professionnelles reconnues ont connu une hausse de 155% chez les femmes (contre 80% chez les hommes).18

Ces inégalités sont insupportables et doivent être combattues. Pour permettre aux femmes de sortir du cercle vicieux de la précarité au travail, des solutions existent.

Malheureusement, à l’heure actuelle, les réponses politiques en France ne sont pas à la hauteur des enjeux et de l’urgence. Sur les écarts de salaires injustifiés entre hommes et femmes – enjeu qui émerge depuis longtemps dans le débat public - les mesures engagées sont trop timides. Dernier exemple en date, la loi «liberté de choisir son avenir professionnel» portée par Muriel Pénicaud qui prévoyait pourtant initialement plusieurs mesures ambitieuses imposant notamment des obligations de transparence aux entreprises a été largement vidée de sa substance lors de son adoption au Parlement cet été.

Le plan pauvreté présenté il y a deux mois par le président de la République Français pouvait être une opportunité importante à saisir pour s’attaquer aux inégalités femmes-hommes qui enferment des milliers de femmes dans la pauvreté et qui se manifestent de manière criante dans le monde du travail. A ce stade, le plan pauvreté ne s’attaque pas aux racines profondes de ce fléau.

A l’Assemblée générale des Nations unies en septembre dernier, Emmanuel Macron a lancé un appel pour faire de l’égalité femmes-hommes une grande cause mondiale. Marquant ainsi les inégalités et le genre comme priorités de la présidence française du sommet du G7 en 2019. Dans la continuité du G7 canadien, la France doit transversaliser les questions d’égalités femmes-hommes à l’ensemble de l’agenda des discussions et porter des initiatives politiques et financières ambitieuses en faveur des droits des femmes. Emmanuel Macron a d’ailleurs avancé l’idée d’un bouquet législatif afin de « créer une coalition pour l’adoption de nouvelles lois pour l’égalité entre les femmes et les hommes ».

Oxfam poursuit sa mobilisation contre les inégalités et les injustices et formule dans ce rapport des propositions ambitieuses et concrètes. Parce que les inégalités ne sont pas une fatalité mais résultent de choix politiques et économiques, Oxfam demande au Gouvernement et aux parlementaires adopter les mesures politiques suivantes :

  • Encadrer les temps partiels afin de lutter et compenser leurs impacts négatifs.
  • Fixer une obligation de transparence aux entreprises sur leurs résultats en matière d’égalité salariale, et publier les écarts de salaires par quartile dans l’entreprise en les désagrégeant selon le genre et selon les pays d’intervention. Il pourrait aussi être envisagé de retirer certains avantages aux entreprises ne respectant pas leurs obligations en matière d'égalité salariale.
  • Instaurer un congé paternité non-transférable, plus long, et en partie obligatoire, rééquilibrerait les rôles au sein des foyers et réduirait les discriminations liées à la maternité sur le marché du travail.
  • Développer le budget sensible au genre (ou « gender budgeting »), qui vise à mesurer la répartition de l'argent public entre les sexes de manière à résorber les inégalités existantes dans l'attribution des crédits publics, et approfondir les mesures fiscales davantage sensibles au genre.
  • Mettre en application le guide du Conseil supérieur à l’égalité professionnelle (CSEP) pour une nouvelle classification des métiers afin de réévaluer les emplois féminins et leur rémunération.
  • Sanctionner les entreprises qui discriminent les femmes à travers la centralisation de l’information et la mise en place de sanctions par la Direction générale du travail.

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