Le désir de beauté en prison : entretien avec Danièle Roche

27/02/2017

Danièle Roche est aumônier à la prison de Fleury Mérogis (4500 personnes détenues environ).

 

Que représente la beauté en prison ?

La prison, c’est moche, même très moche. Il y a des efforts de l’administration pénitentiaire pour repeindre quelques couloirs mais ce n’est même pas propre partout. Quand les détenus vont en promenade, là où ils peuvent respirer l’air extérieur, c’est un endroit où ça sent mauvais. La prison est un lieu de grande misère et la beauté est un désir vécu diversement. Certains détenus n’ont aucun intérêt pour la beauté. D’autres, oui : cela dépend de leur culture, éducation ou sensibilité.

Comment observez-vous ce désir de beauté ?

Je le vois déjà à la propreté de la cellule. Les aumôniers peuvent rentrer dans les cellules si les détenus en font  la demande. On voit tout de suite comment c’est entretenu ! Puis, il y a de la décoration. Les hommes essaient de mettre des notes de couleurs, des photos de paysage découpés dans des magazines ou encore des paroles calligraphiées soigneusement. Les femmes mettent quelques tissus qu’elles peuvent récupérer à un atelier couture ou un coussin de leur fabrication sur une chaise, etc.

Je remarque aussi beaucoup de créativité et d’ingéniosité avec des petits objets courants qui deviennent décoratifs pour rendre le lieu plus beau, pour ranger ou retrouver une forme d’intimité. La créativité reste, même au fond de la détresse et de la privation de liberté.

Les personnes détenues font de nombreux dessins, des cartes. Ils écrivent des phrases, des poèmes, des prières sur des feuilles qu’ils décorent. Cela les aide à sortir de leur cadre et à s’exprimer. On reçoit ainsi des cadeaux pour le bureau de l’aumônerie. Je me souviens d’un détenu qui nous a offert une véritable œuvre d’art : un pliage réalisé avec des bons de cantine. Ces bons sont petits ! Mais de couleurs différentes…  Parfois, ils dessinent leur cellule ; cela peut être l’expression de leur détresse ou idéaliser leur situation.

Je pense également aux ateliers proposés par l’administration pénitentiaire : poterie, théâtre, photo/langage. Pour des questions de budget et de surpopulation pénitentiaire, ils ont plutôt tendance à diminuer et ils ne touchent qu’une minorité de détenus, une dizaine sur un bâtiment de 900 personnes. Le pôle « culture » de l’administration pénitentiaire est cependant très actif car la culture contribue à la réinsertion. La créativité fait se remettre debout. L’occupation des personnes incarcérées permet aussi de gérer différentes questions de sécurité. Il y a des moments où la tension est palpable…

L’atelier théâtre permet, par exemple, de s’exprimer librement en paroles. La parole, avec leur coupe de cheveux J, est une des rares choses sur laquelle ils ont un peu de pouvoir puisqu’ils ne choisissent pas vraiment leurs vêtements. L’atelier démarre toujours par de l’improvisation puis travaille sur des mises en scène qui demandent de la rigueur et font rentrer dans un cadre.

Un atelier « affiches » a travaillé sur la transmission d’informations à l’intérieur de la prison. La communication passe mieux comme ça. Par exemple, ils ont réalisé une campagne d’affiches pour inciter à voter. La plupart des détenus ont ce droit et ne s’en servent pas toujours.

Comment ce désir de beauté se concrétise à l’aumônerie ?

Nous avons un grand souci du cadre des célébrations car nous les vivons dans une salle polyvalente. Il s’agit alors de transformer la salle en chapelle : on met des nappes en tissu lourd pour cacher les vilains tréteaux, puis la nappe d’autel, des fleurs disposées artistiquement, parfois des fresques qu’ils ont peintes. Je garde en mémoire une belle Samaritaine, une Cène…. Nous avons aussi réalisé l’an dernier de vraies portes de la miséricorde, notamment une avec des briques de lait vides recouvertes de papier. C’était très beau.

Les fleurs sont distribuées à la fin de la célébration à ceux qui veulent. Ils les ramènent dans leur cellule et en prennent un grand soin. Une fleur dans une cellule, ça change tout. Parfois, elles durent très longtemps et l’immense joie, c’est quand il y a une nouvelle pousse.

La beauté donne du sens à la célébration ; rien n’est assez beau pour Dieu. Ils écrivent aussi des chansons qu’ils arrivent à répéter en promenade ; ils mettent des poèmes en musique.

La religion, c’est beau, c’est créatif. Les personnes détenues y manifestent leur espérance que Dieu ne les abandonne pas.

Propos recueillis par C. Gilbert

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