Servir la parole en prison

05/02/2019

Jean-François PENHOUET, Aumônier National Catholique des Prisons, Prêtre de la Mission de France

 

 

Servir la parole en prison

L’institution des Sept, en Actes 6, texte auquel on fait communément référence pour fonder le diaconat, présente ce service comme un service des tables plus juste entre veuves des Hébreux et des Hellénistes. Les Douze pourraient alors se consacrer pleinement au service de la Parole et de la prière. Vingt siècles plus tard, l’exercice du ministère diaconal a pris bien d’autres modalités dans notre Eglise Catholique. Le service de la Parole et de la prière pour le coup est presque devenu l’essentiel du quotidien des diacres. Et, ici ou là, l’expression liturgique est presque la seule façon de repérer l’existence des diacres. J’ajoute à titre personnel : Hélas !

Dimension sacramentelle de l’équipe

L’engagement dans l’Aumônerie Catholique des prisons est, selon moi, de type ministériel. On ne « fait pas de l’aumônerie » comme une activité parmi d’autres ; on y est envoyé par un évêque, avec une lettre de mission, dans le cadre d’une équipe. Nos sessions de formation insistent beaucoup sur cette dimension sacramentelle de la présence de l’équipe en détention, avant même toute expression liturgique de célébration. Le Père THEOBALD, SJ, a beaucoup fait avancer notre réflexion  dans ce sens. Et pour le coup, les équipes d’aumônerie, majoritairement composées de laïcs, expriment bien ce caractère ministériel de toute l’équipe. Je pense que la place du diaconat dans ce dispositif n’a pas encore été suffisamment approfondie au plan théologique. Peut-être ce numéro de « Diaconat aujourd’hui » servira-t-il d’amorce en ce sens !

Le nombre de diacres permanents engagés dans l’aumônerie va croissant. J’en suis heureux…mais je pense qu’il peut croître encore sans menacer l’équilibre de nos équipes. Certes, les besoins en paroisse sont importants et les désirs des candidats au diaconat se portent-ils plus spontanément vers des formes d’exercice de ce ministère plus repérables pour eux ! Mais il me paraît important que les responsables de l’interpellation éveillent aussi à ce ministère qui pourrait être vécu dans le cadre des prisons. Pourquoi ?

Serviteurs à la suite du Christ

Servir ! maître-mot de l’Evangile ! Le Christ n’est pas venu « pour être servi, mais pour servir » (Mt 20/27). L’Eglise est là pour continuer aujourd’hui cette mission du Christ. Et il est heureux que le Concile Vatican II ait rétabli de plein exercice ce ministère du diaconat qui avait été réduit à un simple degré pour accéder au sacerdoce qui était le couronnement de l’édifice ! Un ministère dédié au service, ce n’est pas rien ! J’aime constater que dans les grandes célébrations liturgiques l’Evangile est proclamé  par un diacre. A ce moment, l’évêque (ou le pape même, s’il est présent) écoute, comme un simple baptisé ! Verra-ton un jour un diacre faire l’homélie en ces circonstances… ?

Servir ! C’est bien le verbe qui convient à notre ministère d’aumôniers de prison. Mais que servons-nous ? A quoi servons-nous ? A pas grand-chose, vu de l’extérieur ! Dans le cadre de la laïcité, nous sommes tenus par des règles précises de non-prosélytisme et le Code de Procédure Pénal nous encadre bien pour cela. Nous ne sommes pas en terrain conquis. Je trouve que c’est bien d’apprendre ainsi à se situer dans l’humilité ! Le nombre des personnes détenues qui font appel aux aumôniers est certes important, mais cela reste quand même une infime proportion de la population pénale. Notre présence est de l’ordre du signe, du sacrement justement : dans ce monde de violence, de souffrance, de blessures, nous sommes des portes ouvertes à l’écoute bienveillante, à l’ouverture à l’avenir malgré tout, à la miséricorde et au pardon peut-être ! Les personnes détenues, croyantes ou non, ne s’y trompent pas en faisant appel : elles savent qu’on ne va pas essayer de les récupérer pour en faire des adeptes mais marcher à leur côté, fraternellement, pour mieux comprendre leur vie. L’Administration Pénitentiaire ne s’y trompe pas en reconnaissant, y compris financièrement, le travail des aumôneries : nous sommes pour elle des partenaires, certes parfois critiques et exigeants, mais soucieux de donner du sens à ce temps d’épreuve.

Servir la parole… en silence d’abord

Servir la Parole ! Belle formule pour le ministère de l’Eglise, le ministère diaconal en particulier, le ministère d’aumônier de prison. Mais, ne mettons-pas, s’il vous plaît, trop vite une majuscule au mot « parole ». Les aumôniers de prison sont au service de la parole…. d’abord en se taisant et en écoutant. En écoutant, parfois longuement, le silence ! Lors d’un premier entretien ou d’une rencontre difficile après ou avant un jugement, l’annonce d’un deuil ou d’une séparation affective, un parloir qui s’est mal passé. La parole a besoin d’être libérée certes, mais écouter le silence est très important ! C’est aussi très déstabilisant pour nous. L’aumônier n’est pas celui qui sait, qui a réponse à tout, même avant que les questions ne soient posées. Pour qu’une parole de vérité advienne, il faut parfois de longs silences… Et il y a d’autres langages que verbaux : le corps, le regard, les photos dans la cellule, l’ordre ou le désordre, la musique… Notre ministère est celui de la parole qui circule. Quelle grâce expérimentons-nous quand une personne détenue peut mettre des mots, grâce à notre écoute et notre aide, sur le fond de sa vie, son enfance, ses blessures, ses actes, aussi horribles soient-ils ! C’est une véritable libération intérieure : c’est dans ces termes d’ailleurs qu’on nous l’exprime : « C’est la première fois que je parle de ça ! Je n’ai pu le dire qu’à vous ! » ! Quelle grâce expérimentons-nous également quand quelqu’un peut formuler quelque chose de beau dans sa vie alors qu’il n’y percevait qu’échec et noirceur ou quand il peut envisager un avenir avec quelques points d’appui que nous l’avons aidé à découvrir !

Offrir en recevant et en donnant

Servir la Parole, c’est aussi l’offrir aux personnes détenues. De deux façons : la leur offrir en la recevant d’elles et aussi en la proposant. Offrir en recevant ? Bizarre ! Peut-être, mais on touche ici un point capital concernant l’évangélisation. Dieu nous précède dans le cœur de tout homme, y compris de celui qui a commis l’innommable. Evangéliser, ce n’est pas verser quelque chose que l’on a, la connaissance du Christ, chez quelqu’un qui serait vide : il est plein d’humanité, aussi blessée soit-elle, et cette humanité est l’humanité même du Christ que j’ai d’abord à contempler en lui. Ce sont les pauvres qui nous évangélisent, pour reprendre l’expression de Saint Vincent de Paul. Si nous sommes attentifs, les signes de la présence du Christ en détention, Christ de Noël, du Vendredi-Saint et de Pâques, nous sautent aux yeux. Nous avons besoin du partage en équipe pour les reconnaître parfois, les transformer en prière et en faire Eucharistie ! Ici le ministère diaconal et presbytéral trouve sa pleine dimension !

Servir la Parole en la proposant ! Dans les rencontres individuelles, dans les échanges de groupe biblique, nous sommes amenés à proposer la Parole de Dieu. Souvent même, on nous la demande : « Je voudrais une Bible ». Il faut décrypter une telle demande, mais la soif est réelle de la Parole. Les Psaumes, les récits de la Passion, Job, les Livres de Sagesse ou les Prophètes parlent spontanément : « J’ouvre à n’importe quelle page…et ça correspond à ma vie ! » Le travail de l’aumônier est aussi, quand il le peut, et avec doigté, de proposer des ouvertures qui ne « correspondent » pas forcément à leur vie : je veux parler ici de l’ouverture au pardon ! Je suis plutôt réticent à une demande trop rapide de confession. Il faut aller voir derrière quelle est la demande profonde. Mais accompagner quelqu’un dans sa démarche de vérité sur ce qu’il a fait, l’inviter à entreprendre un travail psychologique, parcourir avec lui les textes de rencontre de Jésus avec des personnes blessées, c’est déjà entreprendre une démarche sacramentelle de réconciliation. Ce ministère du pardon, nous en faisons l’expérience particulièrement dans les équipes où il n’y a pas de prêtre, déborde largement le « moment sacramentel » au sens strict. Et il est de la compétence de tous, même si la parole d’absolution du prêtre est capitale ! Je ne sais comment les diacres se sentent concernés par ce ministère ; mais en prison, ils ne peuvent y échapper et là encore, leur ministère de service de la Parole est sollicité de façon particulière !

Avec beaucoup de bonheur, j’ai répondu à la demande d’écrire cet article. Il n’est pas d’abord fait pour recruter, mais pour souligner la grandeur de votre service dans le monde et l’Eglise d’aujourd’hui. A l’aumônerie Catholique des prisons, nous le déclinons, me semble-t-il, de façon particulière certes, mais très ajustée. Puisse toute l’Eglise devenir diaconale !

 

  

                                               

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