VIDÉO : Je ne suis pas un déchet, je suis une valeur ajoutée

06/09/2019

"Territoires zéro chômeur de longue durée" est une expérimentation lancée par le gouvernement de Manuel Valls, portée à l’Assemblée par l’association ATD Quart Monde et le député PS Laurent Grandguillaume. L’idée : prendre le problème à l’envers. ATD Quart monde a calculé qu’un  chômeur "coûte" aux différents service de l’Etat 18.000 euros par an (RSA, Pôle emploi, couverture maladie…). Pourquoi ne pas plutôt injecter cet argent dans une entreprise qui le fera travailler ? C’est ainsi qu’est né le concept de "l’entreprise à but d’emploi" (EBE), une entreprise "qui fonctionne à l’envers" : d’abord, elle embauche, et ensuite, elle trouve du travail au salarié. 

Une vidéo de LCI. 9 Juillet 2019

Un texte de loi, voté en 2016, permet ainsi d’expérimenter, dans dix communes en France, ce projet unique : fournir à tous les chômeurs longue durée qui le souhaitent un CDI, payé au SMIC et adapté aux compétences de chacun. La somme versée par les services de l’Etat couvre 70% du salaire de l’employé, soit environ 13.000 euros. L’EBE doit trouver les 5.000 euros restants, en facturant biens et services. Mais sans concurrencer les autres sociétés de l’économie locale. 

Reprenez confiance en vous. Nous serons là pour vous aider

Pierre-Yves Marolleau, maire de Mauléon

C’est cette histoire, cette ville de Mauléon qui se mobilise pour accueillir le dispositif, cette EBE lancée à force de travail acharné, ces espoirs -et les doutes aussi- que Marie-Monique a filmés.  Elle a aussi et surtout filmé ces personnes cassées par le travail, sorties du circuit, qui essaient de se réinsérer. Le coup d’envoi est donné le 3 janvier 2017 : à 7h30, 16 chômeurs de longue durée signent leur CDI. Grand jour pour eux, début d’une nouvelle vie. "Bravo à tous d’y avoir cru !", les félicite le maire Pierre-Yves Marolleau. "Soyons fiers de cette belle expérience humaine. Cette expérimentation doit vous aider à rebondir, profitez-en pour vous reconstruire et prendre confiance en vous. Nous serons là pour vous aider."

La solidarité et l’humain sont au cœur de tout. Marie-Monique Robin a notamment suivi ce premier jour de travail, tant attendu, où ces salariés, heureux de venir travailler, débarquent dans des locaux vides, où tout est à faire. Comment ils créent leur entreprise, baptisée ESIAM, pour "Entreprise solidaire d’initiatives et d’action du Mauléonais". Comment le maire, l’adjoint, le directeur, les chômeurs, les entreprises, les habitants du coin et tout un territoire s’embarquent dans l’expérimentation et font bouger peu à peu les montagnes. 

Il n’y a même plus assez de chômeurs pour faire tout le travail !

Sébastien, salarié à l'ESIAM

Car ces chômeurs embauchés, il a fallu leur trouver du travail. Et donc répertorier les besoins. Quels sont, sur la commune, les travaux qui pourraient être utiles et ne font concurrence à personne ? Assez vite, germe l’idée d’une conciergerie pour rendre service ou effectuer les petits travaux utiles que personne ne fait plus. Le mur de l’école à retaper, le chemin de grande randonnée à réaménager et beaucoup de recyclage : la benne de chute de tissus, qui, triés, sont transformés en sac, les palettes qui, au lieu d’être enterrées, deviennent des meubles. Le travail s’organise : certains préfèrent les bureaux et l’administratif ; d’autres, plus manuels, les travaux extérieurs. Chacun se choisit une activité principale -comptabilité, tourisme, entretien des espaces verts, service à la personne, maraîchage-, mais tous s’engagent à être polyvalents en fonction des besoins.

Et ça prend. En trois mois, la bâtisse désaffectée devient fourmilière. Les petits boulots affluent. L’entreprise embauche d’autres chômeurs longue durée. Il  y a trop de travail et besoin de mains. "Comment a-t-on pu rester au chômage aussi longtemps alors que tout ce boulot attendait ? Il n’y a même plus assez de chômeurs pour effectuer tout le travail. C’est le monde à l’envers !", plaisante Sébastien. 

La transformation des gens, physiquement, est extraordinaire

Marie-Monique Robin, réalisatrice

Alors oui, cette aventure qui part de rien et grossit vite subit des phases difficiles. Des crises internes même. Les repères du début se perdent, les salariés historiques sont à la peine, fatigués de ce qu’ils ont porté. Trop de boulot, trop de pression. "On s’est bagarré pour ça, il faut aller jusqu’au bout. Mais à un moment, j’ai craqué : on était 17, puis 20, 30 puis 40", raconte Sébastien. "C'était compliqué de conserver l’esprit familial du départ. " Car les nouveaux n'ont pas connu la genèse de cette entreprise pas comme les autres. Ils regardent ces anciens d'un air abasourdi. Des réflexions sur les valeurs ou sur la culture d'entreprise sont engagées car il faut "conserver son âme", garder ce sens du service. Un équilibre se trouve, toujours précaire.

Quoi qu'il en soit, dans ce projet fou, Marie-Monique Robin voit les hommes et femmes se redresser. Reprendre confiance. "La transformation des gens, physiquement, est extraordinaire", note-t-elle. "Ils arrivent  tous esquintés, moralement et physiquement. Et au fur et à mesure que l’entreprise explose, ils se transforment. C’est fascinant de voir comme chacun arrive à prendre sa place." Le travail a redonné confiance à ces chômeurs, souvent brisés... par le travail. "Après avoir subi des burn-out ou des hernies discales, beaucoup étaient devenus des invalides du travail en raison d'une organisation économique qui bousille les gens et deviennent chômeurs de longue durée."

La réalisatrice a voulu faire connaître ce modèle nouveau :  "Un modèle où l’économie est au service des hommes, des femmes, des territoires, en économie circulaire, où le service est la valeur cardinale. Cela recrée du lien, les réconcilie avec le travail et avec eux-mêmes" Mais un modèle fragile : il est encore en phase d'expérimentation.

 

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