En attendant dehors

11/02/2019

Michael est incarcéré, c'est dans le cadre de sa préparation à la libération qu'il sollicite, par le biais de l'aumônerie, l'accompagnement du Secours Catholique. Après quelques permissions de sortie pour se rencontrer,  il signe un contrat d'engagement bénévole avec le réseau. Placé en régime de semi-liberté, il lui est permis de se projeter vers le jour de la libération, de travailler quelques heures en entreprise en tant qu'intérimaire, de déjà louer un appartement pour la libération, de passer quelques heures avec sa compagne  et de commencer son action bénévole.

Informé par l'équipe Prison Justice de la dynamique " crise sociale, débattre et proposer" initiée par le Secours Catholique, Michael a animé en détention, au quartier de semi-liberté,  le 23 janvier 2019, une discussion.

Dès le lendemain, en arrivant pour son bénévolat, il remet 4 pages manuscrites intitulées "Paroles à demi-libérées issues du quartier de semi-liberté". Dactylographié, aussitôt ce document est envoyé comme contribution, puis relayé à quelques partenaires pour information. Les mots s’entremêlent et les expériences, bien que disparates, dessinent une réalité. Celle d’une porte vers la liberté, pas complètement fermée. Pas complètement ouverte non plus.

C'est l'association Prison Insider, qui l'a  publié sur son site dans la rubrique "témoignages" dans sa série "en attendant dehors".

 

NOUS SOMMES actuellement sept au quartier de semi-liberté de Douai, et j’invite mes compagnons à me rejoindre afin de participer à cet écrit. Nous venons tous d’horizons différents, et sommes de confessions différentes. Notre âge nous divise, notre religion nous écarte, la couleur de notre peau nous sépare, pourtant ce soir, assis autour de la table, nous ne faisons qu’un…nous sommes des détenus.

Mais quel est donc ce lien si fort qui dépasse les  à-priori, les préjugés, voire les lois humaines ? Le "vivre ensemble" … comme cette phrase résonne dans ma tête. Ce vivre ensemble a un goût amer : ce n’est pas celui d’une famille, d’une fraternité, d’une association, pas celui de la main tendue, de la charité… Simplement vivre ensemble face à l’adversité, face à l’injustice. Il y aurait tant à dire sur ma situation personnelle, sur les inégalités dont je suis victime. Mais je préfère cette fois-ci être à l’écoute. Jean Rodhain me l’a dicté "J’ai trouvé la joie du jour où j’ai moins pensé à moi. Mes soucis sont mon huis-clos, je tourne en rond dans la prison de mes ennuis personnels."

Une personne… pas un numéro d’écrou… que c’est bon de pouvoir l’écrire !

Humanité balayée

Alors, je les écoute, chacun leur tour, dans un brouhaha ambiant, fidèle à la prison. Bien sûr, il y a Alain, le plus âgé, notre orateur. A chaque réflexion, questionnement, les regards se tournent vers lui. Comme si, chacun avait besoin de son acquiescement pour s’exprimer. Mais l’essentiel est là, nous échangeons, les avis ne divergent pas.

Tous ont conscience d’une chose : la prison déshumanise, désocialise, pire : elle infantilise.

Dylan, Kevin et Morgan me rejoignent sur une idée, la perte de notre dignité lors des fouilles quasi systématiques. Chacun redevient, quatre heures par jour un père, un homme, un ami, un collègue de travail, un confident… quatre heures à être "humain" balayées par cinq minutes de fouille lors de retour à la détention.

À nouveau, nos voix s’élèvent sur nos conditions d’hébergement. Chacun y va de sa petite touche personnelle, comme s’il ne fallait rien oublier, ne rien laisser passer : un quartier insalubre, vétuste, au mobilier obsolète, rongé par l’humidité. Une salle d’eau quasi inaccessible, couverte de salpêtre. L’impossibilité d’accéder aux cantines afin d’améliorer notre ordinaire. Mais surtout et avant tout, l’irrespect total des horaires : des retards plus que fréquents entraînant des pénibilités à l’extérieur, jusqu’à des pertes d’emploi.

Oui, car une partie de nous est une personne à l’extérieur avec ses contraintes et ses obligations. Une personne… pas un numéro d’écrou… que c’est bon de pouvoir l’écrire ! Il y aurait tant à écrire, mais je citerai une fois de plus le fondateur du Secours catholique : "L’exacte balance est le symbole de la justice. La charité, elle, n’a pas de balance. Elle ne pèse personne. Mais tous au dernier jour, nous serons pesés sur la charité".

Il est à noter que notre liberté nous a été retirée. Nous n’attendons pas la charité, mais la justice.

Accordez-nous notre dignité d’homme. Rien ne justifie une décision inhumaine ou dégradante. A ce titre, j’ai une pensée pour Fabrice, ancien "semi-lib" qui s’est vu refuser une modification de son emploi du temps afin de participer au retour à son domicile de sa mère, gravement malade.

Nos déceptions, nos doutes, nos colères face à l’injustice pourraient se transformer en haine, en mépris, en violence. Pourtant il n’en est rien. Mesdames et messieurs les décisionnaires, nous vous remercions, car vous nous avez accordé le plus beau des cadeaux : vivre ensemble !

Dylan, Kevin, Kamal, Medhi, Morgan, Alain, Mickaël.

Édité par Prison Insider

 

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