"Je ne suis pas digne"

Le texte de Nicole a été publié dans la Revue L'Apostrophe - Automne 2016 - Cahier n°1.

                                                       * * * * *

À propos de l’auteur

Nicole est une femme qui a connu mille galères dans la vie, depuis son plus jeune âge. Elle n’en parlait que très peu, à mots couverts. Elle est partie à 49 ans d’un cancer, dix-huit mois après avoir écrit le témoignage qui suit, en préparation d’un week-end d’échange du Secours Catholique dont le thème était : « En quoi notre foi nous fait-elle vivre ? » Après l’épisode qu’elle raconte ici, elle avait pris l’habitude, en plus de la place qu’elle avait trouvée dans un groupe de partage de la parole au Secours Catholique, de donner un petit coup de main à l’équipe locale de l’association.

                                                        * * * * *

Je ne suis pas digne

« Seigneur, je ne suis pas digne… »

Il y a des mots, des phrases comme ça qui vous marquent au fer rouge.

Moi, à la messe, je n’entendais que ça

Comme une évidence, comme une blessure.

Je n’entendais jamais la suite.

 

« Seigneur, je ne suis pas digne… »

Je me mettais toujours au fond, là où personne ne fait attention à vous.

Au début, j’allais communier,

Parce que cela me faisait du bien, je crois.

Les gens ne me regardaient pas.

Comme dirait le copain Francis, « je croisais plein de visages mais presque jamais de regard ».

Ou plutôt si : je sentais plein de regards, dans mon dos, quand je remontais l’allée,

La dernière.

Mal fagotée, mal pensante peut-être.

Ou différente, sûrement.

Pas claire, en tout cas.

Pas digne, évidemment.

J’avais fini par renoncer à remonter l’allée.

Ou alors à la messe du jeudi soir, derrière un petit groupe de femmes très âgées et très sourdes,

Perdues dans leur bouquin tout au long de la messe…

Et, dans leurs petites misères de santé, en sortant.

Déjà ailleurs.

 

Je me sentais si peu à ma place que j’ai failli renoncer, complètement.

C’était juste avant l’arrivée de Pierre, le nouveau curé de la paroisse.

Pas jeune, pas tendre, non plus : il n’hésitait pas à parler fort et à dire ce qu’il pensait.

« Hypocrites… », disait-il souvent dans des sermons dont je ne comprenais pas grand-chose

Mais que j’aimais bien parce qu’il faisait tordre le nez à ceux dont je pensais qu’ils se trouvaient dignes. Eux.

Je m’engueulais dans ma tête : mais t’es qui, ma pauvre Nicole, pour juger les gens comme ça !

D’accord, d’accord. Pardon.

 

Et puis, il y a eu la révolution de Pierre.

L’Évangile de ce dimanche-là, c’était : « Les premiers seront les derniers. »

Alors, au moment du sermon, il a descendu toute l’allée, s’est installé tout au fond, devant une petite table,

Et a demandé aux gens de retourner leurs chaises.

Ça a été un bazar incroyable… Elles étaient attachées, en plus !

Mais on l’a tous fait… Et je me suis retrouvée au premier rang.

Cette fois-là, Pierre m’a fait signe de la main et je suis allée communier.

 

Après la messe, je suis restée sur ma chaise.

J’avais besoin de parler dans mon cœur.

Quand tout le monde est parti, Pierre est venu s’asseoir à côté de moi.

Sans rien dire.

Juste un sourire avant de fermer les yeux.

J’ai fait pareil.

Je crois qu’on a prié ensemble.

Quand j’ai rouvert les yeux, Pierre m’a regardée avec un air doux et m’a demandé « si [j’] allais bien, Nicole » ?

J’ai été soufflée qu’il connaisse mon nom…

Il m’a dit que les dames du Secours Catholique lui avaient parlé de moi.

J’étais encore pas mal dans la galère, à l’époque.

Pas de la même façon qu’avant, quand je me sentais… encore moins digne.

Mais quand même.

 

On a parlé un moment.

Je ne sais plus comment c’est venu, mais je lui ai dit pourquoi je ne communiais que dans la semaine,

Et aussi combien cette phrase était dure pour moi : « Seigneur, je ne suis pas digne… »

Comme si je ne le savais pas !

 

Je ne suis pas sûre d’avoir suivi tout ce qu’il m’a expliqué, une histoire de malade ou de bonne santé…

Mais j’ai compris à peu près.

À la fin, il m’a… « demandé un service »

« Nicole, accepteriez-vous de m’aider à donner la communion, dimanche prochain ? »

J’étais en train de me relever… et j’en suis retombée sur ma chaise !

Moi ? !

Ah ben…

Mais, je… Non, je ne saurais pas…

« Seigneur, je ne suis pas… »

 

Il a insisté et j’ai senti que c’était important pour lui. Alors j’ai fini par dire « oui ».

Avec un petit clin d’œil, il m’a juste demandé de me laver les mains avant la messe.

C’était dit gentiment.

J’ai regardé mes mains…

Mouais. Pas du luxe.

 

J’ai mal dormi toute la semaine.

« Je ne suis pas digne… »

Mais Pierre comptait sur moi.

Le dimanche matin, je me suis récurée comme jamais !

 

Je tremblais comme une feuille et je me suis installée sur un côté, pas trop loin de l’autel.

Pierre est venu vers moi pour le geste de paix et m’a demandé de venir me placer à côté de lui, derrière l’autel.

« Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guérie… »

Il a insisté lourdement sur la dernière partie…

 

On s’est avancés tous les deux pour donner la communion.

Le corps du Christ…

En regardant les gens.

Et, pour certains, en recevant leur regard en cadeau.

 

Et puis, ça s’est gâté : plus personne devant moi, plus de dix mètres de queue devant Pierre.

Il a relevé la tête un moment, interrompant sa distribution…

Il a versé la totalité des hosties qu’il lui restait dans mon récipient. (Je ne me rappelle pas le nom.)

Il est allé se mettre à genoux devant la grande croix et a fermé les yeux.

 

C’est la chef des bénévoles du Secours Catholique qui a réagi la première.

Elle a doublé tout le monde, avec sa fille, et elles sont venues communier avec moi.

Les autres les ont suivies. Plusieurs faisaient la tête, mais certains m’ont même souri en disant « amen ».

Lorsque j’ai reporté le reste des hosties sur l’autel, je suis certaine que, malgré son sourire, des larmes brillaient dans les yeux de Pierre.

 

À la fin de la messe, cette dame est venue me voir pendant que je discutais avec Pierre de ce qui s’était passé.

Elle nous a dit « merci ».

À tous les deux.

Elle m’a expliqué que le Secours Catholique préparait un voyage de l’espérance et m’a demandé si j’aurais envie de venir. Pierre en a rajouté des couches. J’ai dit « oui ».

En partant, elle m’a demandé de l’appeler Catherine… et si elle pouvait m’embrasser !

J’en ai pleuré et ri à la fois.

 

Aujourd’hui, je retrouve les copines du Secours quand je viens à la messe.

Je me sens attendue.

 

« Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement… »

Je dis toute la phrase, maintenant… Mais je comprends autre chose : pour toi, Seigneur, toute personne est digne, je suis digne … et c’est ça qui me guérit quand je te reçois en moi.

C’est ça qui me fait vivre.

Toi en moi.

Merci, mon Dieu.

Je t’aime.

Et merci aussi, Pierre !

Nicole

 

* L'Apostrophe est une revue dont les auteurs sont des personnes qui, par leur expérience personnelle face à la précarité, ont développé une expertise sur les questions de pauvreté. Au sein du Secours Catholique - Caritas France et des organisations engagées contre la pauvreté, des hommes et des femmes vivant des situations difficiles s'expriment, relisent leur parcours, les mettent en mots, partagent ce qui est important pour eux et leur ressenti, et parviennent ainsi à élaborer une pensée collective. Tous les six mois, un regard "de côté" qui permet de regarder et comprendre la société "autrement" et de  l'interroger, voire l'apostropher.

 

Retrouvez ici le numéro complet de l'Apostrophe - Automne 2016 - Cahier n°1.

© Crédits Photo : Public domain

Ajouter un commentaire

Filtered HTML

  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Balises HTML autorisées : <a> <em> <strong> <cite> <blockquote> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.