« Mais tu comprends rien, ma pauv’ fille ! »

A l'occasion de l'Université de la solidarité et de la diaconie, du 30 octobre au 2 novembre 2017 à Lourdes, retrouvez cet article de la Revue L'Apostrophe - été 2017 - Cahier n°2, paru dans la rubrique "Champ libre".

À PROPOS DE L’AUTEURE : Au cours d’un atelier d’écriture, l’animateur avait proposé un exercice tout simple, destiné à faire remonter des souvenirs, anciens ou récents, anecdotiques ou sérieux, puis d’en « déplier » un : chaque participant était invité, comme s’il se regardait vivre ce dont il se souvenait, à nommer non seulement ce qui s’était passé, mais surtout ce qu’il avait ressenti à l’époque. Comme une évidence, tant elle l’avait hantée, Claudine avait choisi cette petite phrase : « Mais tu comprends rien, ma pauv’ fille », qui avait résonné dans son enfance, comme un refrain lancinant, et avait eu de lourdes conséquences dans sa vie, y compris d’adulte. Comme une humiliation. Maintes fois réitérée. (Texte de Jean-Marc Boisselier)

« Mais tu comprends rien, ma pauv’ fille ! »

« Mais tu comprends rien, ma pauv’ fille ! »

Encore maintenant, j’entends, dans ma tête,

Ma mère ou la maîtresse me répéter ce refrain :

« Mais tu comprends rien, ma pauv’ fille ! »

 

« C’est pourtant pas compliqué, bon sang… »

Et, paf, prends ça dans les dents !

« T’es trop bête ma pauv’ fille ! »

Et me voilà nouée jusqu’à l’os devant la page de lecture.

 

Comment dire quand on est bloquée ?

J’avais beau essayer de faire des efforts,

J’avais l’impression que mon corps devenait électrique et se remplissait de béton

« Mais tu comprends rien, ma pauv’ fille ! »

Ça devait être vrai, puisque tout le monde le disait.

Il y avait bien quelque chose dedans qui me donnait envie de crier

Que ce n’était pas vrai, que c’était les autres qui ne comprenaient rien !

Mais c’était serré, bloqué, bétonné : hurlante à l’intérieur… et muette.

 

Des fois, j’avais tellement de larmes à l’intérieur

Qui ne pouvaient pas sortir

Que je croyais que j’allais m’y noyer.

Peut-être alors, ils comprendraient, tous.

 

La vie a passé. Il y avait toujours… moi dedans… et moi dehors.

Des corps sont passés sur moi dehors,

Qui ne se sont jamais arrêtés sur moi dedans.

« T’es bonne qu’à ça, ma pauv’ fille ! »

 

Nom de…

Je n’ai pas de mots assez forts, de jurons assez puissants

Pour décrire la violence de ce que j’ai ressenti

Le jour où ma mère m’a renvoyé ces mots dans les dents !

 

Une fois de plus, j’en suis restée extérieurement muette, assommée,

Mais quelque chose a hurlé, puis lâché en moi, dedans.

Une digue s’est fracassée sur mes parois de béton,

Me livrant, moi dehors, sans plus de résistance, à l’inimaginable.

 

J’ai continué à me murer solidement en moi-même, au plus profond,

Pour exister quelque part, en dépit de tout, dans l’impénétrable.

Littéralement.

 

Mais ma tentative de repli a tourné au désastre ;

L’armure elle-même s’est faite menace,

Rongeant et grignotant de l’intérieur le peu de moi vivant,

Inexorablement. Sans espoir de retour.

 

J’ai tenté un sursaut, rageur, désespéré, essayé de me battre,

Seule, à mains nues…

En vain.

Il est des prisons dont on ne s’évade pas.

 

Alors…

 

Les ongles inexistants à force d’essayer de desceller le mur,

Lasse d’assister, impuissante, à l’impitoyable externe dégradation,

Aphone à l’interne, à force de hurler sans parvenir à me faire entendre,

J’ai tenté de me jeter du haut de la falaise de l’oubli.

 

Raté...

Évidemment.

« Même ça, ma pauv’ fille ! »

Le pire, c’est que, cette fois, c’était mes mots à moi !

 

Je me suis retrouvée à flotter entre quatre murs blancs,

Branchée de partout.

Plus cassée que jamais.

Étrangement calme, aussi.

Entre blouses assorties aux murs et mines désolées,

Discours décalés et regards surplombants,

Entonnant une énième version de l’éternel refrain…

« Mais ça va pas, la tête, ma pauv’ dame ! »

 

Ben non.

 

Non, ça ne va pas. Je crois même l’avoir hurlé à pleins poumons !

Extérieurement, cette fois… Comme un premier cri de l’être,

Comme on jette une bouteille à la mer,

Histoire de se raccrocher à l’ombre fuyante d’un dernier espoir.

 

Je sais aujourd’hui que ce fut, malgré tout, un premier pas,

Une première fissure dans mon mur de béton.

Une invitation à tenter autre chose que passes, rapaces, carapace,

Impasses… Et manque.

 

Naïvement, j’ai voulu croire que de nouveaux horizons étaient possibles

Même si je ne parvenais pas à en percevoir les lignes.

Même si le futur semblait vouloir s’obstiner à me filer entre les doigts.

Insaisissable. « Pas pour toi, ma pauv’ fille ! »

 

« Question de volonté », m’a dit un jour une bénévole…

Ben voyons ! L’envie de crier m’est revenue. Avec la colère…

Non, mais ce n’est pas vrai !

Comment peut-on oser prétendre des trucs pareils alors que tant de choses nous échappent ?

 

Bouée après bouée, pourtant, je me suis accrochée,

Grâce à la colère, justement, peut-être…

Comme j’ai pu, j’ai ramé, de grain en grain. De toute beauté.

En mer inconnue, sans compas ni boussole.

 

Tout a continué à rester compliqué…

 

« Enfin, Madame, il manque votre papier machin… »

« Mais ça fait une heure que j’attends, je suis déjà venue deux fois. »

« Et vous n’avez pas renvoyé votre déclaration.

C’est pourtant pas sorcier, bon sang ! »

 

Et, paf, pour tes dents !

Ou ce qu’il en reste.

 

Je ne savais même pas quelle tête pouvait avoir le papier qui manquait.

Pour moi, tous ces papiers, toutes ces démarches,

C’était l’Himalaya par la face Nord

Sans oxygène et sans équipement !

 

J’ai fini par laisser tomber, me laisser partir, cette fois sans retour.

De toute façon…

 

Jusqu’à notre rencontre, ton regard, ton sourire, ta chaleur…

Cet ultime effort, mon premier grand risque, ma dernière chance.

Tout mon corps gonflé comme pour faire exploser le mur,

L’un tirant doucement, l’autre poussant… Une naissance.

 

Ces torrents de larmes contenues qui s’évacuent d’un coup…

Alors, seulement, j’ai mis un mot sur le mal dont j’ai failli mourir

Six lettres terribles…

 

Le mépris.

Claudine

© Crédits texte et photo : L'Apostrophe

Retrouvez l'intégralité de la Revue L'Apostrophe, Eté 2017 - Cahier n°2, ici.

Lire aussi

Ajouter un commentaire

Filtered HTML

  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Balises HTML autorisées : <a> <em> <strong> <cite> <blockquote> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.