P'tit Louis par Henri Meurant

parole aux des sans voix Servons la Fraternité

 

 

 

Henri est le septième enfant d’une famille qui en compte neuf. Il fut élevé en institutions de l’âge six mois à sa majorité. Issu du quart-monde, son parcours mettrait Les misérables au niveau du conte de fées. À presque cinquante ans, il a exercé tant de métiers différents qu’il ne peut les citer tous (de vendeur d’encyclopédie à barman, en passant par déboucheur de chiottes et aide-régisseur). Intéressé par à peu près tout, il veut tout connaître, tout savoir. Son souci de justice et d’équité ainsi que sa véhémence le mettent souvent en porte-à-faux, le desservent. Car c’est un passionné. Pour l’instant, il est dans l’écriture, il s’essaye à la poésie. Alors, il prête sa plume au collectif « La parole des Sans-Voix » et à L’Apostrophe.

Je suis descendu dans le Sud parce que plus rien ne me retenait là-haut dans cet outre-Nord qui effraie ceux qui ne le savent pas, cet outre-Nord où l’amitié se crée en un instant, l’espace d’un rien, l’idée d’une pensée. Cet outre-Nord que j’aime, je l’ai quitté. Je vis maintenant en ce Midi que Pagnol m’a vanté, Daudet décrit et Mistral chanté.

 

Parti sans aucun contact, je dors là où je peux, là où je trouve : le péristyle de la mairie ou celui du centre commercial, le porche d’une propriété privée, la cage d’escalier d’un immeuble HLM, les combles d’un bâtiment administratif, l’aire de jeux d’un jardin public… Partout est bon, pourvu que j’y sois à l’abri des intempéries, que je m’y sente en sécurité. Pour manger, pour me laver, il y a un accueil de jour agréé par la Fondation Abbé-Pierre, une « boutique solidarité ». Je m’y rends quotidiennement mais ne m’y suis fait aucun ami : je n’y connais personne. Dur d’entrer en contact avec l’autre. Quand on arrive dans une contrée inconnue sans autres bagages que son sac à dos et soi, on est seul.

 

Seul, mes journées, je les remplis de déambulations, de promenades, de découvertes. J’explore. La ville surtout, du mont Faron au port marchand, du Claret à Font-Pré. Lorsque j’ai mon comptant de kilomètres dans les pattes, je vais lire au parc du Pré Sandin à Saint-Jean-du-Var. Le « Parc-aux-canards » comme l’appellent les habitants du quartier parce que de magnifiques colverts s’y prélassent sur son plan d’eau. Je m’installe en général aux abords du boulodrome. Des terrains de pétanque, il y en a partout à Toulon : à Providence, au Pompo, au Champ de Mars, sur la place de Broglie, à l’ancienne prison… Partout, je vous dis ! Et les boulistes, ça se tanque, ça tire, ça pointe, ça gesticule, ça discute, ça palabre à n’en plus finir : les boulistes, ça vous anime un cagnar ! De mon banc, je les observe entre deux pages tournées. Souvent, l’un ou l’autre vient me prendre à témoin. Et me voilà arbitre, le temps d’une partie ou d’un après-midi. Et ce n’est pas si mal.

 

À quelques mètres de moi, assis sur un autre banc, le plus à l’écart possible du public, de l’autre côté de l’aire de jeux, il y a un type qui m’intrigue. Cela fait plusieurs mois, maintenant, que je viens m’asseoir ici et lui, il est là. Engoncé dans ses hardes souillées ou torse nu au gré du climat, une canette de huit-six à la main, il est encore là ! Installé à la même place, assis ou couché, sirotant sa bière à longueur de temps entouré de son barda – de ses « broles » comme on dit chez moi –, il est toujours là. Son sac à dos, sa guitare, ses sachets plastique, ses couvertures… Il en trimbale des affaires ! Ce fourbi hétéroclite me semble un rempart entre lui et les gens, entre lui et le monde. Et ça marche, solitaire, il reste là, n’adressant la parole à personne et personne ne s’inquiétant de lui. Pas même le gardien, puisqu’il ramasse tout son bazar à l’annonce de la fermeture du square, ne laissant rien traîner derrière lui.

 

Il m’est pourtant arrivé à plusieurs reprises de tenter une approche, d’essayer d’engager une discussion. Mais non, jamais plus d’un mot ne sort de sa bouche. Lorsque je lui propose de partager l’une ou l’autre victuaille que j’ai glanée, il s’en saisit d’une main preste en me disant « merci ». « Merci », et c’est tout. « Merci » est le seul mot qui ait franchi le pas de ses lèvres.

 

Je serais bien en peine de reconnaître le son de sa voix si je devais l’entendre à nouveau. Mais ça, c’est impossible car P’tit Louis (c’est ainsi que tout le monde l’appelait), P’tit Louis est mort. Plus jamais on ne le reverra au Parc-aux-canards. Et le gardien qui le voyait tous les jours s’en fout. Des clochards, des parasites, il en viendra d’autres, m’a-t-il dit. « Ça ne manque pas ! » Et ça, c’est triste. P’tit Louis est parti sans laisser de traces, comme lorsqu’en fin de journée, il ramassait son attirail pour se rendre à son lieu d’accueil pour passer la nuit. Comme, alors, il a fait place nette. Pour toujours !

Henri Meurant L'Apostrophe Eté 2019 Cahier n°6

 

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