Regards et jugement sur les pauvres

09/11/2015
Groupe Place et Parole des pauvres

Compte rendu d'une réunion du groupe Place et Parole des pauvres, le 10 janvier 2011. Nous reproduisons le dialogue comme il s’est déroulé, faisant précéder chaque intervention d’un tiret.

Regard - jugement

- Si on se réunit c’est pour changer l’ambiance qu’il y a dans les églises, pour que le regard des riches change sur nous les pauvres. A Noël  par exemple les gens m’ont regardé d’un air dédaigneux. Je me suis senti gênée par rapport à des gens qui connaissent ma situation. Et pourtant je suis riche dans mon cœur.

- Oui, c’est vrai, à la sortie de l’église, c’est à peine si on nous reconnaît. Dehors on dirait qu’il n’y a plus personne qui existe.

- Quand j’ai demandé de l’aide à une association pour des papiers, on m’a mise dans la case « on lui demande plus rien ». On n’existe plus, on ne sert plus à rien !

- On est Chrétien ! Ça devrait changer les regards, les mentalités !

- Un curé m’a dit : « Vous n’avez jamais eu l’ambition de faire quelque chose d’autre ? » Il savait que j’avais toujours été femme de ménage. Il y a un jugement, c’est blessant.

- Le prêtre, il ne voit que son église, ce qui est dehors il ne le voit pas, pas au-delà !

- A chaque fois qu’on demande de l’aide : « T’es nulle, t’as rien compris ! »

- Mon curé sert la main à l’organiste comme si c’était quelqu’un de très important. Moi quand il me sert la main j’aimerais que ce soit comme ça. Etre reconnu comme ce qu’on est.

- Un jour que j’allais à l’église, quelqu’un faisait la manche à la sortie de l’église. Je lui ai dit qu’il pouvait rentrer avec moi dans l’église. Il était surpris. La femme qui s’occupe de la propreté nous a dit qu’il ne fallait pas. Je lui ai répondu. Nous, on est propriétaire, vous, vous êtes locataire.

- Moi aussi j’ai été blessé par l’Eglise.

- Pour que ça change il faudrait que les gens viennent à nos réunions.  Peut-être qu’ils ne se rendent pas compte.

- Qu’ils entendent ce qu’on dit d’eux.

- Avec des réunions comme celle-ci, ça peut les faire changer. Entendre la tristesse et la pauvreté qu’on a dans notre corps, dans notre cœur.

- Etre reconnue et ne pas être jugé ! On est pauvre, OK ! mais dans l’Eglise on est tous égaux dans la foi. Dans notre croyance on peut être encore plus riche. En croyant en Dieu il y aura toujours un avenir plus beau ! Quand on arrive en groupe, on est toujours plus valorisé. J’aimerais bien venir de la même manière dans une église quand je viens toute seule et être reconnue pareille. Ce n’est pas parce qu’on est pauvre dans la vie qu’on est pauvre dans le cœur et l’esprit.

- Le plus dur c’est d’y aller vers la personne. Le premier geste c’est de dire bonjour, surtout devant la personne. Franchement, moi j’y arrive pas sauf si je connais. Dans le groupe où je vais souvent, je pense pas qu’on se critique ; on est tous dans les mêmes problèmes, on se connaît, on s’aide, on est tous au même niveau.

- J’ai l’impression que c’est toujours les mêmes qui font les lectures à l’église.  J’ai déjà demandé, et le curé il m’a dit : « On verra », et il m’a jamais demandé. Des fois ils nous prennent pour des gourdes ! Je me demande s’ils nous croient quand on raconte ce qu’on vit.

- Les seules fois où j’ai eu l’occasion de lire, c’est à Villariès, avec Chrétiens Quart Monde. On m’a aussi demandé de lire devant la grotte à Lourdes, ça a été un moment très fort. C’est inoubliable. Et aussi quand on m’a demandé de témoigner une parole sur moi, et c’était aussi très fort !

(Parlant d’une intervention qu’il avait faite à une session, un des membres de notre groupe a remarqué) :
- Je ne savais pas qu’avec les mots qu’on a dit, ça pouvait toucher des gens.

" Quand tu n’as rien, tu as toujours quelque chose à donner »

- Mon rêve par rapport à l’Eglise ? Qu’il y ait une très grande entraide, un jour  c’est l’une qui donne, un jour c’est l’autre. J’aimerais aussi que quand on donne une aide à quelqu’un qui en a besoin, on puisse lui demander quelque chose. Quand les bénévoles disent : « Quand on est avec des gens pauvres, on reçoit », c’est indéterminé. Il faudrait  qu’ils montrent ce que les pauvres donnent.

- Nous, on pourrait nous proposer de faire la prière universelle. Est-ce qu’on a besoin de prières bien écrites ou de prières qui sortent du cœur ? Moi, je suis toujours mal quand on lit la prière universelle. Par exemple, j’ai entendu : « Les exclus de la société sont touchés dans leur dignité : faute de logement, faute de revenus, et manquant de tout, ils ne peuvent ni accueillir ni donner. » Proclamer ça dans l’église, c’est affreux !  Moi j’ai trouvé ça affreux parce que ça stigmatise toute une catégorie de population comme si la pauvreté t’empêchait de donner, alors que mon expérience de pauvreté c’est tout le contraire ! Je l’ai dit, on m’a répondu qu’on ne pouvait pas changer car c’était mieux écrit. A la fin de cette prière, on disait qu’il fallait réaliser qu’ils sont les premiers dans le cœur de Dieu (ndlr : le texte exact était : « Pour que les plus pauvres découvrent qu’ils sont les plus aimés du Seigneur, ensemble prions. »). Mais si c’est cela Dieu, ça n’est pas mon Dieu !

- J’ai vu qu’avec les mots que je dis je peux transformer les gens. La parole cela donne un sens à quelqu’un.

- On voit bien que Diaconia 2013, chez moi, s’adresse à ceux qui sont engagés dans une organisation d’entraide, des bénévoles ! Nous, les pauvres, on sent bien qu’on sera pas invité dans ces organisations. Mais Diaconia, ça concerne tout les chrétiens !

- On a envie d’aider l’Eglise.

Egaux dans la foi ?

- Tout le monde a un rôle.

- Dans une rencontre de plusieurs groupes, j’ai entendu deux théologiens dire : « Chacun a une parole de Dieu à chaque moment de sa vie, a une découverte personnelle de Dieu, et les pauvres en ont une ! » Là j’ai compris. Je me suis sentie valorisée, comme ayant une parole. Là j’ai senti qu’on avait une place de valeur. Il faudrait que ça se fasse en prison, avec les gens de la rue. Dans ces groupes, quand quelqu’un a du mal à parler, on l’écoute parler.

- Etre reconnu comme ce qu’on est.

- Je fais partie du groupe liturgique à la paroisse, et quand il y a des réunions on ne me prévient pas des dates de réunions. C’est comme si je n’existais pas, je n’ai pas d’importance. On peut disparaître, qui va s’en inquiéter ?

- Une femme a été obligée de me serrer la main à la messe la dernière fois ; j’ai eu ses trois enfants au caté et elle est devenue bénévole à la banque alimentaire. Quand elle m’y a rencontrée, depuis elle m’évite, je ne suis pas bonne à grande chose, elle me regarde plus, et même à l’église.

- Mon grand-père quand il est décédé y’avait personne, alors qu’il était connu. Personne n’est venu. Je suis allé à l’endroit qu’il fréquentait et je leur ai dit leurs quatre vérités !

- Une dame de 38 ans. On était 20 à son enterrement. Les gens ne sont pas venus parce qu’elle buvait.

- Cet été, un homme de la rue est décédé jeune. Y’avait pas un prêtre à l’enterrement, le curé n’était pas là, il n’avait pas de temps. La semaine de Noël, la mère de l’organiste est décédée, il y avait deux prêtres. Daniel aussi était chrétien, il allait à l’église quand il s’est remis en logement.

- On est pauvre, OK ! mais dans l’Eglise on est tous égaux dans la foi. Ce n’est pas parce qu’on est pauvre dans la vie qu’on est pauvre dans le cœur et l’esprit. Je suis riche dans mon cœur.

- Je n’ai pas de place aujourd’hui dans l’Eglise. J’ai juste la place quand je suis seule dans l’église, car je viens voir le Seigneur.

- Ma place dans l’Eglise, c’est d’être avec tout le monde, mélangé !

- Que les riches ils restent avec leurs sous dehors, et qu’ils rentrent dans l’église comme nous, pauvres. Moi, je peux pas être riche comme eux.

- Je me demande s’ils nous croient quand on raconte ce qu’on vit ?

- Tout le monde a quelque chose à dire ! On peut presque enseigner les gens. Dans des lieux où les gens ont envie d’écouter.

- Pour moi, à l’origine de ma foi, c’est la phrase : « Dieu créa l’Homme à son image ». L’Homme est habité de Dieu par l’Esprit Saint. Tout ce que l’homme fait de bien c’est Dieu qui le fait en nous.

Les textes du groupe Place et Parole des pauvres sont publiés en intégralité aux Editions Franciscaines, collection Servons la fraternité, "Eglise : quand les pauvres prennent la parole"

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