800 ans après la rencontre entre François d’Assise et le sultan al-Kamil, quels enseignements pour aujourd’hui ?

800 ans après la rencontre entre François d’Assise et le sultan al-Kamil, quels enseignements pour aujourd’hui ?

Jean Abd-al-Wadoud Gouraud, traducteur et spécialiste d'Al-Ghazali, est enseignant à l'Institut des hautes études islamiques (IHEI). Cette contribution fait suite à une conférence organisée le 7 septembre à Rennes, autour du 800e anniversaire de la rencontre entre François d’Assise et le sultan al-Kamil. Une publication de Saphir news, septembre 2019

On pourrait se demander pourquoi, en 2019, des hommes et des femmes se réunissent dans le monde entier pour se rappeler la rencontre, advenue il y a 800 ans, entre un saint chrétien et un roi musulman, alors même que, selon les historiens modernes, cette rencontre n’a pas directement influé sur le cours de la croisade dans laquelle elle se situe, et n’est envisagée que comme un événement à la marge de celle-ci.
Mais si cet événement peut être considéré comme « marginal », c’est bien en tant qu’il apparaît comme réellement extraordinaire par rapport au cours supposé « ordinaire » des choses de ce monde; il s’agit, à vrai dire, d’un de ces innombrables « miracles ordinaires » que Dieu manifeste à l’intention des hommes pour les enseigner et les élever, offrant ici le témoignage exceptionnel de deux hommes de foi dont l’exemple encore actuel démontre que l’entente spirituelle est possible, au-delà des différences légitimes des dogmes et des rites.

Une expression de la « sage Volonté divine »

Bien qu’elle n’ait pas empêché ou changé le déroulement de la croisade, il ne fait aucun doute que la rencontre entre François d’Assise et le sultan Al-Kamil a eu des conséquences bénéfiques, immédiates et futures, visibles et invisibles. Ainsi, dans l’ordre visible, on peut dire que les décisions et les orientations prises par la suite par le sultan ont modifié le cours de l’Histoire, notamment en ce qui concerne le placement de la garde des lieux saints sous la juridiction des chrétiens, accordé sans combats à l’empereur Frédéric II, disposition qui perdure d’ailleurs jusqu’à nos jours. D’autre part, et sur un autre plan, saint François a fait de la relation respectueuse avec les musulmans un des enseignements majeurs de son ordre, qui porte des fruits aujourd’hui encore avec les engagements dans le dialogue avec l’islam.

Mais si l’on considère cette rencontre d’une manière plus symbolique et plus universelle, au-delà des apparences extérieures et contingentes de l’époque, on pressent qu’elle est le reflet d’un ordre supérieur, échappant aux limites du temps et de l’espace. C’est la raison pour laquelle cet événement ne résultait pas d’un choix personnel de la part de l’un ou de l’autre, mais était plutôt l’expression de la « sage Volonté divine », celle-là même que la Déclaration d’Abu Dhabi en 2019 reconnaît être à l’œuvre à travers la diversité religieuse.

N’oublions pas non plus les fonctions éminentes et la stature spirituelle qui étaient celles des deux interprètes de ce théâtre sacré qui symbolise la réunion de l’autorité spirituelle et du pouvoir temporel, reflet terrestre de l’Unité du Principe divin : d’un côté, un saint inspiré du christianisme, de l’autre, un souverain éclairé, lui-même rattaché à la dimension intérieure et spirituelle de l'islam.

Se rencontrer dans une perspective d’élévation spirituelle et de connaissance de la Vérité

C’est en ce sens que la rencontre qui eut lieu il y a 800 ans de cela entre le fondateur de l’Ordre des frères franciscains et le sultan d’Egypte et de Syrie, peut inspirer la fraternité entre chrétiens et musulmans, en Orient comme en Occident, et nous enseigner la voie d’une harmonisation possible, et même nécessaire, entre responsabilité politique sensible au sacré et représentation religieuse sensible à la Paix, non seulement la paix terrestre, mais surtout celle qui vient d'en Haut.

Cette Paix véritable n’est autre que la Paix intérieure, la quiétude du cœur et la plénitude de l’Esprit dans la Paix de Dieu, à laquelle l’on ne saurait parvenir qu’en menant un combat contre l’âme despotique qui est en nous-mêmes. C’est là le plus grand combat et la seule « guerre sainte », parce qu’elle vise à réaliser la Sainteté qui consiste à « mourir avant de mourir », à travers à une « conversion » intégrale de l'être, une pacification du cœur, dans la remise pleine et entière à la volonté de Dieu jusqu’à l’extinction de l’individualité en Lui.

Pour les croyants chrétiens et musulmans, la commémoration de cet événement offre ainsi une occasion utile et précieuse pour méditer sur la sainteté, qui ne connaît nulle frontière, en termes d’espace, de temps et de structure confessionnelle. La rencontre n’est donc pas qu’un événement historique et conditionné par les croisades mais c’est une convergence bien actuelle dont il nous revient de saisir la réalité profonde, dans une perspective d’élévation spirituelle et de connaissance de la Vérité, au-delà des apparences et des clichés. Si, aujourd’hui, nous sommes réunis, c’est donc grâce à Dieu et à la rencontre qu’Il a suscitée il y a huit siècles entre saint François et le sultan, rencontre qui dépasse notre entendement et les individus, mais dont nous vivons les influences et les bénédictions qui agissent à travers les siècles et les pays.

S'appeler mutuellement à un renouveau moral et spirituel

La concomitance de la Déclaration sur la Fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune (à lire ici) signée conjointement par le pape François et le grand imam d’al-Azhar Ahmed al-Tayyeb, à Abu Dhabi en 2019, et de la célébration de l’anniversaire de la rencontre de 1219 à Damiette est un signe fort, qui marque la vie de ce monde en crise, et qui nous incite à prendre part à l’effort de revivification spirituelle en nous appuyant sur l’héritage de nos traditions et de nos prophètes. En effet, c’est ensemble et fraternellement, que chrétiens et musulmans, nous devons nous appeler mutuellement à un renouveau moral et spirituel, et préserver et soutenir un comportement de piété et de vertu qui puissent remédier à l’ignorance, à la décadence des valeurs, et au déchaînement des violences et des abus annonçant le désordre et l’injustice entre les civils.

L’accueil, la courtoisie, l’hospitalité, le respect, les échanges, l’offre de cadeaux et le salut de paix entre le sultan et le saint constituent déjà en eux-mêmes les signes évidents d’une reconnaissance mutuelle de la foi, de la sainteté et de la responsabilité humaine qui sont universelles. Ce que chacun découvre dans l’autre, c’est la valeur d’une méthode spécifique pour être cohérent avec sa propre foi, orientée vers le service et l’adoration de Dieu, et, en cela, le musulman et le chrétien se découvrent frères et jamais ennemis.

C’est ainsi qu’il sera possible de passer de la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune à la fraternité spirituelle « pour la connaissance et la coopération », pour reprendre le titre du commentaire à la Déclaration d’Abu Dhabi, signé par une vingtaine de personnalités, représentants et leaders musulmans du monde entier.

« Au cours des années récentes, peut-on lire en introduction du Commentaire, nous avons fait face et réagi à de nombreux épisodes de manipulation violente de la religion qui a été abusée comme instrument de haine et de pouvoir, au lieu d’être utilisée comme une voie de justice, d’amour et de connaissance. Avec cette intention, nous désirons non seulement adhérer au rappel de la Déclaration d’Abu Dhabi mais aussi promouvoir un commentaire et une coordination internationale d'échange et de collaboration entre chrétiens et musulmans. (…) L’impression générale est qu’une nouvelle phase est en train de s’ouvrir, sous différents aspects, dans les relations entre nos deux religions. Cette phase semble s’orienter vers la reconnaissance de la légitimité et de la diversité providentielles des Révélations, des théologies, des religions, des langages et des communautés religieuses. Les diversités ne sont plus envisagées comme un appel à la conquête ou au prosélytisme, ou un prétexte pour une simple tolérance de façade, mais bien plutôt comme une opportunité pour exercer et mettre en pratique la fraternité qui est "une vocation contenue dans le plan de Dieu pour la création", tel que l’affirme le Document lui-même. »*

Vivre et coopérer autour de valeurs partagées entre tous les citoyens

Pour nous, musulmans, le dialogue de saint François et du sultan Al-Kamil en 1219 renouvelle l’esprit et les nobles finalités des relations qui furent instaurées avec la visite de la délégation des chrétiens de Najran auprès du Prophète Muhammad (que la paix et la bénédiction d’Allah soient sur lui), et qui permirent de sceller une alliance fraternelle entre chrétiens et musulmans afin de « s’élever à une Parole commune entre nous et vous » (Coran III, 64), expression d’un dialogue « au sommet » qui trouve son unité dans le « Monologue divin » qui s’articule à travers la diversité des langages rituels et dogmatiques des religions. C’est ainsi qu’il sera possible d’œuvrer ensemble, au nom du Dieu unique, dans la paix et le respect réciproque, en pratiquant, chacun selon ses lois sacrées, « l’adoration de Dieu et non celle des créatures ».

Vivre et coopérer autour de valeurs partagées entre tous les citoyens, qui forment une même communauté civile, à la fois unie dans sa diversité, et diverse dans son unité : tel est le souffle universel de Médine, la ville illuminée par la lumière prophétique, qu’il nous faut retrouver et faire vivre en acte, en déclinant la noblesse des racines spirituelles de l’humanité à travers une saine émulation au service du Bien suprême, ce Bien qui nous est commun, non parce qu’Il nous appartient mais parce que nous Lui appartenons tous.

*Outre la présentation des signataires du commentaire « La fraternité pour la connaissance et la coopération » qui accompagne la Déclaration d’Abu Dhabi, cette plateforme de communication dédié vise également à recueillir et promouvoir des projets ou recherches de travail, de connaissance et de collaboration entre chrétiens et musulmans dans le monde, qui soient responsables de mettre en acte l’esprit de fraternité et la culture du dialogue souhaités dans la Déclaration d'Abu Dhabi.
 

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