La foi aux chemins pèlerins

Jacques Neuviartz

La foi aux chemins pèlerins

Par P. Jacques Nieuvarts, aa, bibliste. Article paru dans la revue Ecclesia n°21, mars 2014

 

 

 

« Au pèlerin qui marche la nuit, il sera donné de voir l'étoile du matin », dit le poète. En ces quelques mots, tout est dit peut-être, si l'on pense à ce que signifie pour la foi l’évocation de l'étoile du matin. (2P 1,19)

 

Un credo par les pieds

Le pèlerinage est un véritable credo par les pieds, par les yeux, par le cœur. La foi n'est pas ce que l'on sait, mais ce que l'on met en œuvre et en actes et le pèlerinage est un des lieux et des moments où on lui offre un espace pour se déployer en nous, de façon inattendue. Car le pèlerinage est un temps que l'on se donne pour se mettre en pleine disponibilité intérieure. Pèlerinage et marche en appellent au corps dans lequel sont appelés à s'inscrire la foi et l'acte de foi. La marche expose au vent, à la fatigue, au silence, à la pensée très libre aussi, qui se déploie en chacun permettant à celui qui marche de relire sa vie, permettant aussi l'accueil de l'autre et de Dieu.

Laissant pour un moment son lieu, ses habitudes, ses préoccupations, le pèlerin se rend en effet disponible à la rencontre, à la fois de lui-même, des autres et de Dieu sans que l'on sache toujours laquelle ouvre le chemin intérieur. Certains partent seuls, car cette solitude leur importe avant tout pour cette rencontre mystérieuse qui s'opère dans le cœur du pèlerin. D'autres partent à plusieurs ou en groupe comme on le fait souvent pour Rome, Jérusalem ou Lourdes, et tous ces pèlerinages locaux que nous connaissons bien et qui rassemblent, de façon toujours inattendue et neuve une Eglise. Seul ou au sein d'un groupe, le pèlerin est au plus profond, pèlerin de foi, nomade de Dieu.

 

Sur des lieux mémoire

Les lieux vers lesquels les pèlerins marchent appellent à la foi. Ils portent en effet la mémoire de la foi qui, un jour, de façon unique, s'y est inscrite, parce qu'en ce lieu quelqu'un fit une expérience de Dieu qui ouvrait à d'autres un chemin. Des générations, en ces lieux, viennent puiser, y déposant la marque de leur propre foi. Le pèlerin ainsi accueille la foi qui le précède et l'accueille. Mais son geste est également, mystérieusement, source. Associé à celui d'autres, il constitue ou renouvelle le cairn que représente tout lieu de pèlerinage. Le cairn est ce tas de pierres ou de cailloux qui marquent les chemins dans les montagnes les déserts. Chacun le trouve en arrivant et le garde de l'érosion en y posant sa propre pierre, figure magnifique de la foi, transmise en signal, de génération en génération, cairn du témoignage de vivants aussi essentiel que la fois des martyrs.

C'est ainsi que tout pèlerin est bouleversé ou transformé… pour toujours, par sa marche vers les lieux saints, inscrivant en lui la mémoire et l'expérience, la brûlure de la foi, au rythme secret de l'éveil en lui de Dieu et de l'Esprit, qui au fil de sa marche devient son souffle. Ainsi se recompose le paysage intérieur de celui qui marche, pèlerin.

 

Une dimension pascale

Le pèlerin est un pauvre. Il marche… à ciel ouvert, consentant à être tout lui-même, en vérité, richesses et scories mêlées, pour que le cœur s’allège en chemin, dans la rencontre de Dieu. Le pèlerin accepte en effet, en partant, de perdre ses repères et, - au sens strict ou au sens figuré - de vivre du « pain de ce jour ». Il est ainsi… toujours un pauvre, au plus profond de lui-même. Ou bien il le devient. Et cela le rend poreux à la présence des autres, et à travers eux, de Dieu. Ce qui s'opère en lui et peut-être ce que la théologie a nommé du nom de kénose : perte, dépouillement, comblé de façon inespérée par Dieu ( cf. Ph2, 1-11).

Le pèlerin, secrètement, suit le chemin de ce que, de façon significative, la mémoire collective a spontanément désigné comme « pèlerin d’Emmaüs ». L'évangile ne dit pas d’eux cela, mais peut-être le laisse entendre. Il les nomme disciples, désirant suivre le Maître. Et c'est lui qui sur la route, au soir de Pâques, leur explique les Ecritures et leur partage le pain.

Le pèlerin comme eux, en chemin, savoure les Ecritures, si elle lui sont offertes (messes pèlerines sur le chemin de Compostelle, célébrations au cours de pèlerinage organisés…). Le pèlerin a besoin d'être discrètement accompagner et nourri. Le ciel s'en occupe. Mais aussi l'Eglise, mère nourricière, en chemin. Et le viatique n'est pas que la nourriture du dernier voyage. Il est la nourriture nécessaire au plus profond à tout pèlerin : la Parole et le pain. L'Eglise, sur le chemin pèlerin, et ainsi éminemment servante de la rencontre de Dieu.

Et c'est ainsi que le pèlerin découvre en chemin, et toujours par grâce, le Christ. Parce que la marche l’a peu à peu configuré intérieurement au Christ qui est chemin, vérité et vie. Il n'est qu'à se confier en Lui pour accéder à la rencontre du visage du Père. Et n'est-ce pas lui que, mystérieusement, le pèlerin nomme et appelle en sa prière de marcheur ? Lui qu’il désire rencontrer pour trouver cette plénitude dont il porte en lui la marque, l'encoche, et peut-être la nostalgie, au point de partir, comme un jour le fit le prodigue, pour trouver une façon bouleversante et insoupçonnée, le visage du Père, si proche en lui et si lointain. Son chemin tout à la fois, dit et abolit cette distance.

C'est ainsi que sur le chemin se reconfigure l'être intérieur et se donne la rencontre. Il est de nombreuses personnes qui vivent ce chemin sans bouger, pour des raisons matérielles ou de santé ou en raison de l'âge. Ils n'en sont pas moins pèlerins. Car le pèlerinage est chemin intérieur, pour quiconque y consent.

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