"La joie, c'est les autres"

01/04/2016
Frère Frédéric-Marie Le Mehaute, ofm

Intervention du Frère Frédéric-Marie Le Méhauté, théologien franciscain, sur la joie à la session de théologie pastorale de Nevers.

 

Lors de la session de Nevers, une personne vient me voir et me partage ceci avec passion : « Quelqu’un a dit : “L’enfer, c’est les autres.” Mais en fait, c’est le contraire ! En fait, la joie, c’est les autres. » Cet apophtegme serait une très bonne conclusion de cette session 2015. Cette vision n’est pas si courante dans notre société, dont l’anthropologie est plutôt fondée sur le mythe d’un individu indépendant, solitaire. Il convient de l’entendre dans toute sa profondeur, entre autres, sur le plan politique.

 

L’analyse du texte de la session de Nevers met en évidence trois harmoniques de la joie : il y a tout d’abord « la joie d’être ensemble », la joie qu’on ne peut vivre qu’avec les autres, jamais seul. Même si la société peut être un lieu de souffrances et d’humiliations, elle est indispensable à la joie. Ensuite cette joie s’exprime de façon particulièrement forte à travers le pardon, dans le fait de « vivre des moments de réconciliation » par exemple au cœur même de la famille, au cœur de ce qui devrait être un lieu de paix mais qui est souvent vécu comme un lieu de déchirement. Si on ne peut vivre la joie de façon solitaire, on comprend alors que le pardon, ce qui renoue le lien brisé, apporte un surcroit de joie. Enfin cette joie est un don : un don de Dieu, liée à la Résurrection, un don que chacun à la responsabilité de propager, « quelque chose qu’on ne peut garder pour soi et qu’on a envie de partager ». Ces trois harmoniques de la joie ne sont pas séparées les unes des autres, mais constituent une même dynamique. Un passage du texte l’illustre avec force :

C’est la joie du pardon que j’ai découvert à Lourdes. Je me sentais enfermée. J’avais beau aller dans les églises, j’avais beau prier, je n’arrivais pas à pardonner. Je me sentais désespérée. J’avais toujours cette colère qui ne partait pas. Ici à Lourdes, la Sainte Vierge m’a indiqué la voie. Elle m’a dit : "Tu n’es pas seule dans ton pardon". Ça a été une révélation. Ça m’a aidée à avancer de ne plus avoir de colère, ça a apaisé mon cœur. Le pardon, ça met la lumière. J’ai pardonné à des gens, pas à tout le monde encore, mais c’est une découverte permanente.

 

Le trésor entrevu tient en quelques mots tellement importants que c’est la Sainte Vierge elle-même qui parle : « tu n’es pas seule dans ton pardon » dit-elle. Et c’est une « révélation », « une découverte permanente. »

 

L’abbé Pierre avait mis en lumière la double honte qui existe dans les regards croisés entre les pauvres et les non-pauvres. Pour les pauvres, la honte est une expérience centrale et paradoxalement fondatrice. Compte-tenu de l’abondante littérature (*1), il n’est pas nécessaire d’y insister. Mais il met aussi en avant la honte de celui qui n’est pas pauvre : « la honte d’éprouver un bonheur privé des autres, sans joie profonde, durable et spacieuse (*2). » Pour celui qui ne vit pas la précarité, le contact avec les plus pauvres est éprouvant et semble priver de la joie. Comment être joyeux quand tant d’hommes et de femmes souffrent ? Non que des moments de joie ne puissent exister, mais ils semblent fragiles, éphémères, quelques fois futiles. Pourtant la découverte de la joie est essentielle pour ceux qui choisissent de vivre l’exigence de la rencontre avec les plus pauvres. Alors que je lui demandais de décrire le cœur de ses découvertes dans son engagement avec des familles du Quart-Monde, une volontaire dit :

Tout peut être joie ! (…) avec leurs misères avec leurs colères, avec les difficultés avec les enfants particulièrement.  (…) Je vois beaucoup les mamans. Vraiment je me suis dit, mais non, mais moi à leur place, mais je casserais tout. Quand il y a des placements d'enfants des choses comme ça. Et puis voilà. Ce n'est pas une résignation chez eux. Mais je ne sais pas ce que c'est. Une espèce de force comme ça quand même qu'il y a en eux que, que moi j'admire beaucoup et qui m'ont transformée (*3).

 

La joie est présente même là où tout semble la nier : voilà l’expérience dont nous sommes témoins en lisant ces lignes. En côtoyant les plus pauvres, nous sommes conduits à cette découverte extraordinaire : « tout peut être joie » et cette joie malgré tout est sans doute la véritable joie (*4). Quel mystère de lire dans le texte de Nevers : « Malgré mon malheur, je trouve la joie, car mon bonheur c’est d’être ici. Je suis malheureux, mais je suis heureux. » Formulation paradoxale qui fait écho à une béatitude : « heureux, vous les pauvres car le Royaume de Dieu est à vous. » (Lc 6,20) Mais seul une personne qui à travers ce malheur peut témoigner de cette découverte. Ceci ne doit pas conduire à une quelconque légitimation de la souffrance qui conduirait immanquablement à la joie ! Mais nous ne pouvons pas taire non plus que la joie est vécue là où on ne l’attendrait pas et avec quelle vérité !

 

Le texte nous parle de cette joie qui n’est pas éphémère, mais « durable » et « construite ». Si le pardon et la joie mettent la lumière, en même temps, le texte se termine par ces mots : «  J’ai pardonné à des gens, pas à tout le monde encore. » La joie ne peut être complète s’il reste ne serait-ce qu’une seule personne exclue de ce mouvement.

 

Dans tous ces éléments se trouvent les prémices d’une politique de la joie. Qu’est ce qui nous constitue comme société ? Qu’est ce qui donne envie de passer au-delà de nos différences et de nos déterminismes pour rencontrer, pour s’engager, se compromettre les uns avec les autres, les uns envers les autres ? Certains avancent que ce qui nous rassemble relèverait d’un manque, d’un défaut, d’une dette. On parle de sacrifice, de brèche, de traumatisme, d’absence, de retrait, de finitude mortelle (*5)... Sans doute, tous ces éléments disent-ils quelque chose de notre être-ensemble. Mais Les plus pauvres ajoutent un autre élément : ils nous mettent sur la voie d’une joie avec des implications politiques. Alors qu’ils sont aux avant-postes de l’abandon, de la souffrance, plus conscients que d’autres sans doute de la fragilité inhérente à toute vie humaine, ils nous parlent encore de joie ! Cette joie est reçue, elle est partagée, elle est lancée comme une invitation, comme un appel. Cette joie ne peut être complète tant qu’il reste une personne à l’écart.

 

Pour devenir réellement politique, cette découverte de la joie devrait pouvoir s’incarner dans des institutions. L’espace public est souvent pensé comme un espace de conflit, d’affrontements entre différentes visions. Dans cette conflictualité, les plus fragiles ne peuvent trouver leur place sans relais. Mais les grandes institutions que sont la justice, la santé, l’aide sociale sont pensées comme des institutions de sélection, de punition, d'assistance, de simple recours en cas de décrochage, voire de contrôle. Pourrions-nous les penser comme des institutions au service de la joie, au service du partage de la joie ? Douce utopie diront les certains. Peut-être… Pourtant cette utopie se réalise dans un lieu, très présent dans le texte :

Ici c’est notre planète, Lourdes. Je me suis dit : ‘ Ben, ici, c’est mon deuxième monde. Je me suis créé un monde à moi, avec vous tous. Ce nouveau monde, c’est la lumière.

 

Évidemment, il ne faudrait pas non plus cacher l’ambigüité de ce propos. Lourdes est un « deuxième monde », une sorte d’ailleurs idéal, dont la brièveté des séjours toujours temporaires permet de maintenir l’illusion. Mais nous aurions également tort de ne pas voir le potentiel d’humanité organisé dans des institutions, qui s’y vit, même avec beaucoup de limites.

 

« La joie, c’est les autres. » Je n’ai esquissé rapidement ici que les conséquences politiques de cette affirmation. Il faudrait aussi évoquer les pistes pastorales voire théologiques qu’ouvre cette petite phrase. Peut-être nous conduirait-elle à jeter un nouveau regard sur la Trinité elle-même, sur Jésus qui trésaille de joie sous l’action de l’Esprit Saint et dont la joie s’exprime par une louange tournée vers son Père, louange dans laquelle les plus pauvres ont une place particulière : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révéler aux tout-petits. » (Lc 10,21) C’est la joie qui unit le Fils au Père dans l’Esprit. C’est la joie qui est en lui, « joie parfaite » (Jn 17,13) que Jésus nous promet : « entre dans la joie de ton maître » (Mt 25,21). Cette joie n’est pas uniquement eschatologique. Elle n’est pas l’opium d’un engagement politique désenchanté voire cynique. Elle est le signe qu’aujourd’hui même nos relations s’inscrivent dans un projet politique authentique, dans la construction d’une alliance qui ne laisse personne de côté, qui traverse l’insatisfaction de savoir que quelqu’un manque encore pour partager et faire croitre la joie. L’articulation de ces deux visions pourrait ouvrir des pistes fructueuses pour témoigner de notre foi et de notre joie aujourd’hui en réfléchissant à nouveaux frais au lien entre Trinité et Société, mais à partir de la joie des pauvres.

Fr. Frédéric-Marie Le Méhautéofm

 

Crédits Photo : © Public Domain

 

(*1) Voir entre autres : V. de Gaulejac, Les sources de la honte, Paris, Le Seuil, coll.« Points essais », 2011 ; B. Cyrulnik, Mourir de dire la honte, Paris, Odile Jacob, coll.« Psychologie », 2010 ; S. Tisseron, La honte. Psychanalyse d’un lien social, Paris, Dunod, 20153, coll.« IDEM », 2014.

(*2) B. Forthomme, L’Abbé Pierre, coll. Prier 15 jours, Bruyères-le-Châtel, Nouvelle Cité, 2008, p. 113.

(*3)  Interview tirée de F.-M. Le Méhauté, Les messagers du festin. Dieu appelle par les pauvres, Paris, Éd. Franciscaines, coll.« Servons la fraternité », 2015, p.51.

(*4) B. Forthomme, L’Abbé Pierre, op. cit, p.67

(*5) Voir la réflexion de R. Esposito, Communitas, Origines et destin de la communauté, Paris, PUF, 2000.

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