Le cri des pauvres comme appel de Dieu

Proposition de méditation de Mgr Rino Fisichella Président du Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation. Novembre 2018

Proposition de méditation de Mgr Rino Fisichella Président du Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation. Novembre 2018

Un pauvre crie ; le Seigneur entend : il le sauve de toutes ses angoisses. Ps 33, 7

Le psaume parle d’« un pauvre », non des pauvres pris au sens générique, mais d’un pauvre déterminé. Ceci nous rappelle un passage du Deutéronome : « Tu ne fermeras pas la main à ton frère malheureux » (Dt 15,7). Le pauvre de la Bible est toujours une personne précise, ou du moins une personne, jamais une simple catégorie. Certes, le malheureux ne disparaîtra pas de ce pays. Aussi je te donne ce commandement : tu ouvriras tout grand ta main pour ton frère quand il est, dans ton pays, pauvre et malheureux. (Dt 15,11).

Mais le texte original dit : « Ouvre la main à ton frère, à ton pauvre, à celui que tu as humilié ». C’est à ce « ton » que nous devrions porter attention : ta main, ton frère, mais surtout, ton pauvre, ton humilié. Dieu ne parle pas au pluriel. Il ne dit pas « nos ou vos frères, nos ou vos pauvres » mais il indique que chacun doit prendre soin d’une personne dans le besoin, en établissant avec elle une relation personnelle. Et même, Il veut que nous découvrions en nous-mêmes l’autre qui a besoin d’aide.

L’autre nous regarde parce qu’il est en nous. Nul d’entre nous n’est une entité isolée : son histoire est mêlée d’autres histoires, et est en réseau avec d’autres vies humaines. C’est là le fondement éthique sur lequel nous devons prendre soin des autres. Ce principe atteint son sommet en Matthieu au chapitre 25 :

 « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Mais qui sont les petits ? Jésus ne donne pas de définition. S’il en avait donné une, nous finirions par ne prendre soin que de cette catégorie, oubliant et pénalisant les autres. Chacun a ses « plus petits », ceux qui lui sont le plus antipathiques, ceux qu’il aide le moins aisément. Sur la route de Jérusalem et Jéricho, l’homme tombé aux mains des bandits était un juif, et le seul qui l’ai aidé était un samaritain, qui était comme un ennemi. Mais la samaritain eut pitié et aidé le juif gravement blessé. La charité, la solidarité, abattent les barrières entre les personnes, telles l’appartenance ethnique ou religieuse.

Il est remarquable que dans la parabole du bon samaritain, (Lc 10, 25-37), Jésus change son discours. Il lui est en effet demandé : « Qui est mon prochain ? », dans la perspective de venir en aide, mais Jésus change totalement de point de vue et semble plutôt inviter celui qui écoute à se mettre à la place de la victime. Comment est-il possible d’avoir de la miséricorde sans empathie à l’égard de qui souffre ? comment peut-on prendre soin de l’autre si on lui est opposé ? Une relation de proximité suppose que l’on se découvre frères, y compris avec des différences.

En proposant une définition large des pauvres et des petits, on ne veut pas dire que la pauvreté matérielle ne soit pas grave. En réalité une définition large nous fait toucher du doigt à quel point nous sommes un avec les pauvres, du point de vue évangélique. Ce n’est pas là notre point de vue ordinaire. Au contraire, Jésus Christ, que notre foi confesse comme Fils de Dieu, s’est totalement identifié aux pauvres, aux derniers, aux étrangers, aux prisonniers, etc… En raison de cette difficulté à nous identifier aux pauvres, il nous faut considérer la pauvreté au sens large, cherchant sous quel aspect nous pouvons nous reconnaître pauvres. Par exemple, je vis dans une relative aisance économique, mais étant handicapé, je vis une pauvreté physique, car je dépends entièrement des autres dans tous les domaines de la vie. Quoique je fasse, je dois le faire avec l’aide de quelqu’un d’autre, dans une sorte de communion. Il y a tant de types de pauvretés. Quelqu’un peut se découvrir pauvre spirituellement ou affectivement. Il est important de refuser de rester pauvre seul. Il faut toujours être en relation avec les autres et avec l’Autre. Il est important d’apprendre à demander - gentiment c’est mieux - et à recevoir plutôt qu’à donner. Il faut mettre en partage, aussi bien sa richesse que sa pauvreté, ne pas la garder pour soi. C’est la tentation la plus courante mais il faut la vaincre.

La relation avec les pauvres doit être personnelle, c’est-à-dire de personne à personne, sans se mettre sur un piedestal, ni plus bas que l’autre. Il est important de découvrir la pauvreté présente dans sa propre vie pour pouvoir sentir et comprendre la pauvreté dans l’histoire de l’autre.

L’écoute de la part de Dieu est miséricorde, et qui écoute Dieu fait oeuvre de miséricorde

« Un pauvre crie » signifie que ce n’est pas un discours construit. Notre misère est si profonde qu’elle ne peut s’expliquer. En mourant sur la croix, Jésus crie, et l’on ne sait pas bien ce qu’il dit. Voici le récit de Marc (15,33-37) : « Quand arriva la sixième heure (c’est-à-dire : midi), l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Et à la neuvième heure, Jésus cria d’une voix forte : « Éloï, Éloï, lema sabactani ? », ce qui se traduit : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » L’ayant entendu, quelques-uns de ceux qui étaient là disaient : « Voilà qu’il  appelle le prophète Élie ! » L’un d’eux courut tremper une éponge dans une boisson vinaigrée, il la mit au bout d’un roseau, et il lui donnait à boire, en disant : « Attendez ! Nous verrons bien si Élie vient le descendre de là ! » Mais Jésus, poussant un grand cri, expira. »

Le Psaume 33 ne dit pas ce que crie le pauvre. Ce pourrait être un cri de douleur, de colère, sans parole, presque un blasphème. C’est précisément cela que Dieu entend, comme il a entendu Job. Dans le vieux livre de sagesse, Job est quasiment accusé de blasphème par ses amis pour avoir osé demander à Dieu pourquoi il le laisse souffrir, au lieu de se résigner et accepter sa situation passivement. Le Psaume 33 dit cependant : « Le Seigneur entend ». L’écoute de Dieu est davantage que cela ; quand Dieu entend, il « tend l’oreille », et ensuite, il tend aussi la main. C’est ce que nous rappelle le Livre de l’Exode (3,7-10) : « Le Seigneur dit : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays, vers un pays, ruisselant de lait et de miel, vers le lieu où vivent le Cananéen, le Hittite, l’Amorite, le Perizzite, le Hivvite et le Jébuséen. Maintenant, le cri des fils d’Israël est parvenu jusqu’à moi, et j’ai vu l’oppression que leur font subir les Égyptiens. Maintenant donc, va! Je t’envoie chez Pharaon : tu feras sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. ».

L’écoute de Dieu se transforme immédiatement en intervention. Quand Dieu écoute, il descend. Il implique l’homme : « Va ! je t’envoie ». Le cri du pauvre devient appel de Dieu. Dans l’Exode par exemple, Dieu appelle Moïse à collaborer ave lui à la libération du peuple. Malgré les difficultés, Moïse accomplira sa mission avec l’aide d’Aaron qui l’aidera à surmonter ses difficultés de «bouche lourde et de langue pesante». Moïse devait parler au pharaon, mais il avait des difficultés à s’exprimer. Qui pourrait choisir un porte-parole embarrassé dans son expression et sa langue, sinon Dieu ? Le Dieu qui dit à Paul: « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (2 Co 12,9).

Il ne s’agit pas là d’un acte de puissance ou d’efficience, comme on pourrait s’attendre suivant la logique humaine. La descente de Dieu est un abaissement ; c’est l’humble service du pauvre : « le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10,45). Et en Jn 13,11-15, il dit : « Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit son vêtement, se remit à table et leur dit : « Comprenez-vous ce que je viens de faire pour vous ? Vous m’appelez “Maître” et “Seigneur”, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous ». « Un exemple que je vous ai donné » en grec ὑπόδειγμα (hypódeigma), qui vient du verbe hypodéiknymi dont le sens premier est « montrer secrètement ». Même si je ne suis pas certain de cette interprétation, on peut penser que Jésus qui se fait serviteur, dit à ses disciples : « Je vous ai montré mon secret, je vous ai donné part à mes sentiments les plus profonds ». Le sentiment le plus profond du Christ est l’amour. En devenant homme, le Fils de Dieu a choisi, en accord avec le Père, cette vie d’humilité et de pauvreté, de précarité et de dépendance, et c’est ainsi qu’il se montre

Dieu : en ayant la force de choisir la faiblesse jusqu’à la mort sur la croix. Le cri du pauvre est désarticulé, mais Dieu l’entend, il com-patit et le transforme en un appel à l’agir de ses fils. L’écoute de Dieu est miséricorde, et qui écoute Dieu fait oeuvre de miséricorde.

 

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