Le pauvre comme centre théologique et pastoral

 « Ce que vous faites au plus petit d’entre mes frères, c’est à moi que vous le faites[i] ».

Jésus s’est identifié au pauvre. Partant de là, et puisque de son propre aveu, Jésus est l’alpha et l’oméga de toute vie chrétienne[ii], le pauvre doit lui-même être placé au centre de la vie chrétienne. Voilà ce que nous allons tenter de penser aujourd’hui. Nous allons d’abord établir le fait que le pauvre est au centre de la vie chrétienne, en nous demandant pourquoi le Christ s’est identifié au pauvre et en le distinguant des autres formes de la présence du Christ, puis nous nous demanderons quelles attitudes cela implique.

Pourquoi Jésus s’est-il identifié au pauvre ? Il y a à cela plusieurs motifs : d’abord, Jésus a été pauvre durant sa vie. Il n’a pas voulu venir au milieu de nous comme un riche, un puissant, il a connu la pauvreté. Il a connu la faim et la soif au désert, il a vécu de la charité publique avec ses apôtres, il a connu la pauvreté suprême qu’est la croix. Jésus, au long de sa vie, a rassemblé sur lui toutes les grandes formes de pauvreté. En prenant sur lui chaque pauvreté, Jésus montre son souci de sauver la population concernée. Il a spécialement aimé les enfants non attendus comme lui, les familles poussées à l’exil comme la sienne, les condamnés à mort, etc. Il a voulu être pauvre pour sauver tous les hommes. S’il s’était fait puissant, membre de l’élite, il aurait sauvé l’élite et rejeté la masse dans le désespoir. En se dénudant sur la croix, il nous dit qu’il sauve en nous l’humanité et pas les performances. Ensuite, la pauvreté est une image de l’incarnation. Saint Paul dit que le Christ s’est anéanti en prenant forme humaine :

« Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix[iii] ».

Il est descendu de la Gloire divine, où il était à l’abri de toute pauvreté, pour se faire homme. Ainsi, tout pauvre nous manifeste quelque chose du mystère de l’incarnation. Le bienheureux Ozanam faisait de la rencontre du pauvre la rencontre du ressuscité stigmatisé :

« Il semble qu’il faille voir pour aimer et nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi et notre foi est si faible ! Mais les hommes, mais les pauvres nous les voyons des yeux de la chair, ils sont là et nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies et les traces de la couronne d’épines sont visibles sur leur front. Et ici l’incrédulité n’a plus de place possible et nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l’apôtre Tu es Dominus et Deus meus. Vous êtes nos maîtres et nous serons vos serviteurs[iv]. »

Mais il y a un motif plus radical encore. Le Verbe éternel de Dieu est Fils. Il existe dans la totale dépendance du Père. Il ne se conçoit que comme se recevant du Père. La dépendance du pauvre nous parle de cette dépendance du Fils envers le Père. Ainsi, le pauvre nous montre quelque chose du mystère de la Trinité. Ce point est spécialement important aujourd’hui. L’idéologie actuelle survalorise l’autonomie individuelle. L’individu ne doit dépendre que de lui-même et se débrouiller seul en toutes circonstances. Le pauvre est celui qui a perdu cette autonomie. Aux yeux du monde, de ce fait, il est à peine un homme. Pour le bioéthicien Engelhardt, celui qui a perdu son autonomie n’est plus une personne[v]. Devant la foi, il est présence du Christ.

Quelque chose, donc, du mystère de la Trinité est présent dans le pauvre. Et présent en tant que mystère. Le père Pedro Arrupe, général des jésuites de 1965 à 1981[vi] fondait l’option préférentielle pour les pauvres en déclarant :

« Le Dieu mystérieux se fait davantage mystère dans l’image dépouillée du pauvre »[vii].

Le pauvre nous échappe. Il résiste aux politiques destinées à le supprimer, il résiste aux classements, aux bonnes volontés qui veulent trop vite l’enfermer. Le pauvre demeure humain malgré son dépouillement et toutes les tentatives pour le déshumaniser. Bref, le pauvre est un mystère. En cela, il nous parle du mystère de Dieu. Pour toutes ces raisons, Jésus s’est véritablement identifié au pauvre.

Mais la présence de Jésus dans le pauvre n’est pas une vérité générale qui se transformerait vite en slogan creux. Chaque type de pauvreté révèle quelque chose de différent du mystère du Christ. Je me bornerai à quelques exemples. Le SDF, comme le Christ, n’a pas de pierre où reposer la tête[viii]. Il est exclu de la communauté et des liens sociaux comme le Christ a été crucifié hors de sa ville, hors de Jérusalem, en étant rejeté par les siens. Le migrant nous révèle que Jésus est par excellence un voyageur. Il a effectué la plus formidable migration en descendant du ciel, il a dû fuir en Égypte, pays à la religion ennemie, il est remonté au ciel à l’Ascension et il en reviendra dans la Gloire. Le malade mental nous met sous les yeux l’agonie de Jésus au jardin des Oliviers, où il proclame que son âme est triste à en mourir[ix] et où littéralement, il ne s’appartient plus. La prostituée nous rappelle que Jésus a été vendu trente deniers et jeté en pâture à la foule sadique et voyeuriste sur la croix. Chaque pauvreté met en lumière un aspect différent du mystère de Jésus et nous permet de nous rendre spécialement présent à cet aspect. Chaque pauvre est irremplaçable dans la manière dont il rend Jésus présent. (...) Article à retrouver en totalité sur le site de la fondation Jean Rodhain

 

[i] Mt25, 40.

[ii] Apoc 22, 13.

[iii] Phi 2, 5-8.

[iv] Lettre à Louis Janmot, 13/11/1836.

[v] Hugo Tristram Engelhardt, Jr. Les Fondements de la Bioéthique, trad. Jean-Yves Goffi, Les belles lettres, Paris, 2015, p. 193.

[vi] Il a terminé sa vie presque paralysé par une thrombose.

[vii] Pedro Arrupe, « L’Expérience de Dieu dans la Vie religieuse », in Écrits pour évangéliser, DDB, coll. « Christus » n° 59, Paris, 1985, p. 330.

[viii] Mt 8, 20.

[ix] Mt 26, 38.

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