P. Etienne Grieu : « Elle a senti l’odeur de Jésus, la présence de Jésus »

A l'occasion de l'Université de la Solidarité et de la Diaconie qui s'est tenue à Lourdes à la Toussaint, retrouvez l'intervention du Père etienne Grieu, sj, ci-dessous.

A partir du texte de la syro phénicienne (Mc7, 24-30) et d’un extrait du film de Jean Delannoy, « Bernadette Soubirous », le théologien Etienne Grieu, sj, a introduit la soirée de la miséricorde à l’Université de la Solidarité et de la Diaconie.

Comment comprendre les gestes étranges de Bernadette ? Comment entendre le cri de la femme syro-phénicienne ?

 

 

Voici un petit commentaire de l’extrait du film de Jean Delannoy, Bernadette Soubirous, qui montre l’épisode où la Dame demande à Bernadette de creuser le sol de la grotte, et où une source d’eau se met à couler ; et je vais également m’appuyer sur le texte de la rencontre entre Jésus et la femme Syro-phénicienne (Marc 7, 24-30) commenté par le groupe de préparation Quart-Monde.  

 

Je commence par l’extrait du film de Bernadette. Dans tout ce qui s’est passé à la grotte au cours des apparitions, c’est cet épisode-là qui est le plus difficile à comprendre et à accueillir. Et apparemment, c’était aussi le cas pour les gens de l’époque de Bernadette. Pour la plupart d’entre eux, les gestes qu’elle fait, creuser la terre, porter à ses lèvres une eau boueuse, et manger des herbes, ça n’a pas de sens, ça ne rime à rien, ça ne veut rien dire. Et pour certains, du coup, c’est le signe que cette Bernadette est folle, tout simplement ; et que tout ce qui s’est passé depuis le début, c’est du délire.  

En même temps, cet épisode est très important, car c’est à partir de là que l’eau se met à couler, et que, très vite, plusieurs personnes seront guéries. Ce qui est pour nous le plus déroutant est en même temps ce qui montre le plus clairement que tout cela vient bien de Dieu.

Alors comment comprendre ces gestes ? 

Bernadette creuse le sol, elle creuse cette terre qui a ramassé tout ce qui lui est tombé dessus, y compris le lisier des porcs, puisque cette grotte s’appelait la grotte aux cochons. Avec ses mains, elle prend tout cela, pour creuser, pour chercher une source. Et quand l’eau jaillit, elle se mêle à cette terre pleine de fumier et sans doute habitée par toutes sortes de petites bêtes et pas mal de microbes. Ça fait de la boue. C’est cette boue que Bernadette porte à ses lèvres. Plus tard, elle dira que la dame lui a dit de se laver dans cette eau. C’est très curieux : se laver avec de la boue, et de la boue pas propre du tout. 

Comment comprendre cela ?

Dans l’épisode de la femme syro-phénicienne, commenté par le groupe de préparation Quart-Monde, il y a aussi une femme qu’on peut prendre pour une folle. Elle se jette aux pieds de Jésus, et dans la version de Matthieu du même épisode, on nous dit que les disciples disent à Jésus : « fais quelque chose, car elle nous casse la tête à force de crier ! » (Mt 15,23). Mais vous, vous écrivez : « c’est l’amour pour sa fille qui l’a amenée à ce geste de foi : se jeter aux pieds de Jésus et demander la guérison de sa fille ».

Cette femme n’a pas vu une dame lui apparaître, elle a vu Jésus. Et vous avez même écrit : « elle a senti l’odeur de Jésus, la présence de Jésus ». Expression étonnante. Sentir l’odeur de quelqu’un, c’est sentir ce qui vient vraiment de lui, ce qui n’appartient qu’à lui et dit qui il est. Ce n’est pas facile d’accepter de sentir l’odeur de quelqu’un parce qu’on peut avoir l’impression qu’on est envahi par ce qui vient du plus intime de lui.  En tout cas, pour vous qui avez médité sur ce texte, cette femme, elle a détecté, elle a senti ce qu’il y a au fond de Jésus. Et l’odeur de Jésus, à quoi pouvait-elle ressembler ? Est-ce qu’il sentait bon, comme un parfum du bon Dieu, ou bien, est-ce qu’à force d’être assailli par toutes sortes de détresses, Jésus avait pris l’odeur de la maladie, du malheur, de la mort ?

Dans votre commentaire, il y a quelque chose d’autre qui m’a surpris. Vous avez écrit : « même si la maman est païenne, elle fait une démarche de pardon, comme si elle se sentait coupable du mal de sa fille ». 

Eh bien figurez-vous que je pense que c’est à partir de cette phrase-là qu’on va peut-être pouvoir comprendre la boue de Bernadette.

Parce que la femme syro-phénicienne, elle n’y est pour rien, dans la maladie de sa fille, nous sommes bien d’accord là-dessus, et d’ailleurs vous le reconnaissez en disant « comme si elle se sentait coupable » (si vous dites « comme si », c’est parce qu’en réalité, elle n’est pas coupable)[1]. Mais elle, c’est comme si elle avait pris sur elle le mal de sa fille, comme si elle le voyait comme le mal dont elle est responsable. Quand elle vient se jeter aux pieds de Jésus, elle ne fait pas la différence entre le mal qui a frappé sa fille et ce qu’elle vit, ce qu’elle est. Elle présente tout cela ensemble à Jésus. Elle a accepté de prendre sur elle le mal.

Eh bien, c’est peut-être cela qui nous permet de comprendre le geste que la dame a demandé à Bernadette. En portant à ses lèvres cette eau boueuse, souillée, c’est comme si elle acceptait de communier à la misère du monde. Comme si elle l’accueillait. Mais en sachant, bien entendu, que l’eau qui surgit, elle, vient de Dieu, et que c’est grâce à Dieu qu’elle peut, sans crainte, approcher de sa bouche ce qui est souillé.

La femme syro-phénicienne, elle aussi, a communié à la souffrance de sa fille, au point de la prendre sur elle, au point de demander pardon à cause de cette souffrance. Et elle, c’est grâce à la présence de Jésus, à son odeur, comme vous avez dit, qu’elle a la force de ce geste de demande.

*

Dans le cas de Bernadette comme dans celui de la femme syro-phénicienne, il y a donc quelque chose de très fort, de bien plus fort que tout ce qui nous fait peur ; et ce quelque chose leur a permis, à Bernadette et à cette femme syro-phénicienne, de se laisser approcher par ce qui fait peur : la maladie de sa fille, et même la possession de sa fille, et puis pour Bernadette, cette boue vraiment pas appétissante.

Qu’est-ce qui a permis cela ?

Dans votre commentaire, vous insistez beaucoup sur la foi de cette femme, qui lui donne de l’audace, qui nous fait désirer la présence de Jésus, « tous les jours », comme vous avez dit. Et c’est une attente pleine de confiance, parce que, comme vous avez écrit : « même si tu es souillée, Dieu t’aime comme tu es. Jésus a rencontré cette femme comme ça ».

Nous savons que Dieu saura reconnaître ce qui est bon en nous, ce qui est beau, ce qui est immaculé parce que c’est déjà promis à Dieu, inscrit en Dieu, habité par Dieu.

Alors, de même que Bernadette n’a pas peur de la boue, de même que la femme syro-phénicienne n’a pas peur de prendre sur elle la maladie de sa fille, nous pouvons nous aussi nous approcher de tout ce qui nous fait peur, de tous ceux qui nous font peur.

Si nous nous voyons nous-même comme un îlot de pureté à défendre et à préserver de toute contamination extérieure, nous ne sommes pas dans une foi large et généreuse. Nous oublions alors que ce qui est immaculé en nous ne sera jamais détruit par la boue, le chaos, la maladie, les esprits mauvais, la mort, parce que cela appartient déjà à Dieu.

Si nous pouvons avoir cette confiance qui donne beaucoup de force et d’audace, comme à Bernadette et comme à cette femme syro-phénicienne, c’est à cause de cette foi.

Vous avez écrit : « la foi guérit tout, la foi sauve ». C’est à cause de cette foi que Bernadette et cette femme syro-phénicienne, n’ont pas peur et se laissent approcher par ce que d’habitude, on maintient le plus loin possible de nous : les esprits mauvais, la boue, la souillure, le chaos, la maladie, la mort. 

Vous avez encore écrit : « L’Evangile, c’est l’héritage que Jésus donne, pas seulement à cette femme, mais à tout le monde. Jésus est encore vivant pour nous, pour nous sauver toujours parce que le mal est sur la terre ».

Ce que vous êtes en train de nous dire, c’est que nous pouvons suivre le chemin de cette femme syro-phénicienne, nous pouvons suivre le chemin de Bernadette. Les communautés chrétiennes, nos paroisses, nos diocèses, notre Eglise peuvent suivre ce chemin. Et alors, nous n’aurons pas peur de nous laisser approcher par ceux qui peuvent faire peur.

Tant que nous nous considérons comme des êtres à peu près propres qui ne doivent pas se laisser contaminer par ceux qui le sont moins, alors, non seulement nous nous isolons des voisins de nos quartiers, de nos villages et de nos villes, mais en plus, nous ne sommes pas vraiment en communion les uns avec les autres. Car notre communion ne concerne que la partie bien propre de nous-mêmes. Et nous restons méfiants, même vis-à-vis de nos frères dans la foi, en pensant qu’ils pourraient nous salir.

Mais si nous acceptons de nous laisser approcher même par ce qui sent la mort, nous redécouvrons en même temps, la présence du Christ en nous, plus forte que tout ce qui peut nous menacer ou nous faire peur.

Il y a quelque chose qui peut nous aider beaucoup dans la vie de l’Eglise, c’est le sacrement de réconciliation. Là, nous nous reconnaissons pécheurs et, comme la femme syro-phénicienne, souvent, on ne peut pas distinguer bien clairement entre notre responsabilité tout à fait personnelle et ce qui vient de plus loin que nous, que nous avons pris sur nous. Mais ce n’est pas grave, l’essentiel est que nous présentons tout cela au Seigneur et lui nous relève, lui nous lave. Il nous dit « eh bien, tu vois, tu es fait de la même boue que tout le monde, n’aie pas peur, tu n’as rien à craindre, moi à partir de la boue, je sais faire une humanité nouvelle, un monde nouveau ».

Demandons à Bernadette, demandons à cette femme syro-phénicienne, de nous aider, de nous éclairer. Toutes deux parlent avec franchise, elles n’ont pas peur de la vérité. Vous avez écrit : « la femme syro-phénicienne est toujours dans l’humilité, elle rentre dans la parole de Dieu ». Demandons-lui, à nous aussi, de rentrer dans la Parole de Dieu, de l’habiter ; alors nous serons dans une maison où il n’y a pas de peur.

Etienne Grieu sj

Centre Sèvres – Facultés Jésuites de Paris

 

[1]
 Depuis, j’ai appris que certains des rédacteurs du commentaire tiennent à dire que la femme se considère comme vraiment responsable de ce qui arrive à sa fille. Si l’on suit cette interprétation, cela renforce encore ce que je dirai ensuite sur le geste de cette femme. 

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