Pèlerinage et paroisse

servons la fraternité Césare Pagazzi

Un texte puissant et profond du Père Cesare Pagazzi : le pèlerinage vers les sanctuaires, une mémoire de la terre maison ; une économie de confiance et le pouvoir de se bouger.

Conférence donnée sous le nom de "Le pèlerinage vers les sanctuaires, mémoire de la terre et de la maison", le 20 juin 2019 dans le cadre de la démarche Eglise en périphérie à la Conférence des évêques de France.

Pèlerinage et paroisse

Partie 1 - Le pèlerin est un nécessiteux

Qu’est-ce qu’un pèlerin ?

L’expérience particulière faite par celui qui se met en route vers un sanctuaire comporte aussi bien le séjour et la prière dans le lieu saint que le parcours permettant de rejoindre ce but. Ce mouvement n’est pas seulement destiné à parvenir au sanctuaire, mais s’accompagne de caractéristiques particulières faisant que celui qui le pratique n’est pas un simple voyageur mais un pèlerin.

Le mot français “pèlerin” dérive du latin “peregrinus” qui, lui-même, vient de “per ager”, signifiant “à travers champ”, c’est-à-dire : “à travers la terre cultivée”. Le terme indiquait donc à l’évidence qu’il fallait que le pèlerin soit d’abord et surtout prêt à marcher par des routes incertaines, n’ayant rien de commun avec les droites voies romaines mais semblables aux sentiers tortueux, irréguliers et sauvages de la campagne. Le sens initial du mot fait toutefois principalement allusion au fait que le “pèlerin” est celui qui est au contact de la terre, qui a les pieds sur terre, adhère étroitement à la terre cultivée. Qu’est-ce que cette nuance peut bien suggérer ?

S’incliner

Un proverbe italien dit que “Si les champs étaient à la hauteur des mains, les riches y travailleraient aussi”. La clairvoyante ironie de ce proverbe fait allusion à un geste typique du cultivateur, geste considéré comme incompatible avec la richesse : celui de se baisser. Il faut, en effet, que l’agriculteur s’incline vers le sol. “Se baisser”, “s’incliner”, “se fléchir”, sont des gestes ô combien expressifs. En effet, “se baisser”, c’est toujours “s’abaisser” devant quelque chose de plus grand ; “s’incliner” implique de réduire sa taille d’adulte, pour la ramener à celle de l’enfant (“Si vous ne devenez pas comme des enfants...”, affirme Jésus, Mt 18,1-4) ; “se fléchir” est le moyen de “réfléchir”.

Dans ce geste fondamental, résonne notre mémoire originelle devant laquelle on s’abaisse et on rend hommage : “Alors, Dieu modela le terreux ['ādām] avec la poussière de la terre [ădāmâ], il insuffla dans ses narines une haleine de vie et le terreux ['ādām] devint un être vivant” (Gn 2,7). Sa très étroite parenté avec la femme (“l’os de mes os et la chair de ma chair”, Gn 2,23) est anticipée dans la familiarité originelle avec la terre. S’abaisser devant son origine, c’est se reconnaître “originaire”, ‘originé’ en acceptant l'engagement d’agir en fils et filles ayant reçu la vie, et non en voleurs l’ayant dérobée et craignant qu’elle ne leur soit volée à leur tour. C’est ne pas estimer offensant de ne pas être artisans de sa propre vie, mais d’en être récepteurs et gardiens, appelés à la gratitude et au respect. Se baisser vers le sol suppose de reconnaître quelque chose que nous n’avons pas choisi, mais subi : la vie, précisément, où nous nous trouvons avant même d’avoir pris la moindre initiative. Aller en pèlerinage, aller per ager, rend donc disponibles au sens eucharistique des jours, à la reconnaissance reconnaissante que tout ce que nous pouvons, voulons et devons faire vient toujours à la suite d’un don reçu et subi.

S’incliner vers la terre, c’est aussi montrer son intention de rendre respect et de rester proches de ce qui nous nourrit. Mais nous ne le pouvons pas si nous avons honte d’éprouver la faim et la soif, ces mots de la chair qui rappellent quotidiennement nos besoins. Être en contact étroit avec la terre cultivée, aller en pèlerinage, c’est reconnaître et apprécier le magistère quotidien du besoin, de la faim et de la soif, le besoin de guérison, de santé, de considération, d’affection, de pardon, de salut. En outre, la façon de faire de Jésus ne se limite pas à évangéliser le besoin, mais suppose aussi d’accueillir l’évangile qui se trouve inscrit dans le besoin lui-même ; à tel point qu’au centre du “Notre Père”, le Seigneur demande le pain, comme s’il pressentait dans la provocation de la faim une invocation du Père. Le pèlerin est un nécessiteux, au sens où il a besoin d’une parole évangélique sur toutes les sortes de faim qu’il éprouve (même si celle-ci est profondément altérée, anxieuse, vorace), et au sens où il est déjà porteur en lui-même d’un évangile méritant d’être écouté, du simple fait qu’il est dans le besoin. (…)

Mais la terre ne rappelle pas seulement la fin. Elle peut en effet permettre d’avoir une grande espérance : si, au commencement de tout, quelqu’un a été suffisamment puissant pour modeler Adam avec de la terre, il pourra aussi le remodeler lorsqu’Adam sera à nouveau réduit en terre.

La terre garde ainsi le mystère de l’origine, celui de la faim et de la soif de chaque jour et celui de la fin, en chuchotant que le dernier mot ne sera pas "the end”["fin"]. On pressent donc un peu pourquoi, dès le commencement, Dieu a voulu que l’homme soit en étroite parenté avec la terre et pourquoi il lui a assigné le “premier commandement” – qui n’a été rendu vain ni par les “dix commandements” ni par la nouvelle loi évangélique –, de “cultiver” la terre et de la “garder” (Gn 2,15). C’est pourquoi il importe plus que jamais de se demander si l’on croit vraiment au Dieu de la Bible, au Dieu de Jésus-Christ, en tentant de pratiquer les dix commandements et l’Évangile abstraction faite du devoir de cultiver et de garder la terre, d’avoir les pieds sur terre. C’est l’interrogation, parfois silencieuse, parfois parfaitement perceptible, que le pape François adresse aux chrétiens dans son encyclique Laudato si'. Comment est-il vraiment possible d’aimer les filles et fils d’Adam, le Terreux, si l’on n’est pas disposé à s’abaisser vers la terre, à marcher per ager, en contact étroit avec la terre et en prenant soin d’elle, en apprenant tout ce que nous enseigne son magistère exigeant ? Comment peut-on vraiment adorer le Nouvel Adam, le Nouveau et définitif Terreux, sans honorer la terre ? (…)

Pèlerin et paroisse

Voilà toute la densité que comporte le geste de partir en voyage per ager, en pèlerin. Ce serait une magnifique opportunité à lui proposer, un vrai et véritable accomplissement, si, une fois parvenu au sanctuaire, le pèlerin y trouvait quelqu’un qui puisse lui annoncer les dix commandements et l’Évangile sans les dissocier de la Loi de la terre. Les communautés paroissiales ou les parcours de foi plus institutionnels ne risquent-ils pas ce genre de dissociation ? En France, je n’en sais rien ; en Italie du Nord d’où je viens, on n’est pas si loin de ce danger. Or, la dissociation entre les dix commandements, l’Évangile et la Loi de la terre est particulièrement ressentie par ceux qui vivent dans ce qu’on appelle les “périphéries existentielles”, qui coïncident souvent avec les périphéries de la foi. C’est pourquoi il apparaît souvent plus aisé de revenir à la foi ou de la garder en recourant au chemin per ager, au pèlerinage, puisque précisément la Loi de la terre (que le pape François appelle “chair” avec une fréquence impressionnante) assure un départ plus élémentaire, plus complet et plus charnel à la pratique de la foi. Une habitante des périphéries existentielles, comme la femme adultère de l’Évangile de Jean, a trouvé le pardon grâce à celui qui, avec le doigt de Dieu, écrivait par terre, grâce à un homme de chair, c’est-à-dire capable d’éprouver la familiarité, la parenté originelle reliant l’homme à la terre et à tout ce qu’elle enseigne. S’il est vrai que personne n’a été chair comme le Fils de Dieu, il est difficile que quelque chose de désincarné puisse conduire ou ramener à lui.

Partie 2 - L'économie du pèlerin

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Père Cesare Pagazzi, 20 juin 2019, conférence donnée dans le cadre de la démarche Eglise en périphérie.

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