Pour préparer l'Université de la Solidarité et de la Diaconie : une conférence du Père Grieu

Conférence d'études du Centre International du Diaconat (CID) en septembre 2017.

 

Salut et guérison dans la diaconie de l’Église en France

Merci beaucoup pour votre invitation qui me donne l'occasion de découvrir un tout petit peu ces liens qui existent entre vous, autour de ces questions de la diaconie et du ministère diaconal, par-delà les frontières, et même par delà les appartenances confessionnelles. Je crois que les Églises se renouvellent aussi de cette manière-là, car en se laissant visiter par des personnes venant d'autres horizons, elles ouvrent aussi un peu plus la porte pour le travail de l'Esprit.

On m'a demandé de vous parler sur « salut et guérison dans la diaconie de l'Église en France ». Je vais essayer de le faire en trois temps. Tout d'abord, je vais vous donner quelques nouvelles de la diaconie de l'Église en France. Ensuite je focaliserai sur un événement qui, en France, nous a  beaucoup touchés et travaillés, c'est la dynamique qui s'est créée autour du rassemblement Diaconia qui a eu lieu ici à Lourdes en 2013 et qui a rassemblé 12000 personnes, autour du thème « Servons la fraternité ». Et enfin, je reviendrai sur votre question sur guérison et salut.

1- Quelques nouvelles de la diaconie de l'Eglise en France

Première observation : les termes de « diaconie » et d’« Église diaconale » sont pour nous nouveaux. Il y a vingt ans, presque personne n'employait ces termes ici en France. Il y avait certes, dans le diocèse de Toulon, une exception : la « Diaconie du Var ». C'est l'expérience d'une diaconie à l'échelle d'un diocèse, fondée en 1982, qui est restée très longtemps quelque chose d'unique dans le pays, qui suscitait à la fois attirance et aussi un peu de méfiance, et qui s'est révélée extrêmement inspirante[1]. C'est maintenant que nous en bénéficions pleinement. 

Nous avons commencé à parler Diaconie en France, il me semble, à la suite de la première encyclique de Benoît XVI, Deus caritas est, dans laquelle il soulignait que « la nature profonde de l’Église s'exprime dans une triple tâche : annonce de la Parole de Dieu (kerygma-martyria), célébration des Sacrements (leitourgia), service de la charité (diakonia). Ce sont trois tâches qui s'appellent l'une l'autre et qui ne peuvent être séparées l'une de l'autre. La charité n'est pas pour l’Église une sorte d'activité d'assistance sociale qu'on pourrait aussi laisser à d'autres, mais elle appartient à sa nature, elle est l'expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer[2] »

Trois choses importantes nous étaient rappelées : a) la diaconie fait partie de ce qu'est l’Église. Il ne s'agit pas d'un appendice à la vie de l’Église, d'un prolongement, d'un diverticule, comme s'il y avait d'un côté, ce qu'est vraiment l’Église (la liturgie et l'écoute de la Parole de Dieu) et puis, en option, pour ceux dont ce serait le charisme, les engagements caritatifs ou solidaires. b) la deuxième chose est une conséquence de la première : sans diaconie, il n'y a pas vraiment d’Église. Le service de la charité est une tâche à laquelle l’Église « ne peut renoncer ». c) le texte insiste aussi sur le fait que la diaconie est inséparable des deux autres dimensions de la mission de l’Église. C'est-à-dire qu'on ne peut isoler quelque chose qui serait seulement la diaconie et qui n'aurait rien à voir avec l'annonce de la Bonne Nouvelle et la louange de Dieu. Et réciproquement, dès que des chrétiens se réunissent pour écouter la Parole de Dieu et célébrer les sacrements, se pose la question de la dimension diaconale de ce qu'ils font.

Ce texte nous a mis au travail. Sans doute est-il arrivé alors que des choses avaient mûri et que nous étions prêts à l'entendre[3]. Et il a été relayé sous forme de questions au sujet de ce que nous faisions en France (ce que je vous livre ici n'est, évidemment que mon interprétation, une lecture, bien sûr, doit oublier bien des aspects ; mais je vous la propose et les français pourront corriger).

En France, le service de la charité s'organise, il me semble, autour de quatre grands pôles : a) les grandes associations caritatives de l’Église (Secours Catholique, Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement Terre-solidaire, Société Saint Vincent de Paul, Œuvre d'Orient, Apprentis d'Auteuil, Équipes St Vincent, Ordre de Malte, etc.) qui ont chacune une grosse expérience de terrain, sont capables de mobiliser des milliers de bénévoles, et montrent souvent une belle capacité à se renouveler. b) les pastorales spécifiques qui concernent des populations fragilisées (pastorale de la santé, aumôneries de prison, pastorale des migrants et voyageurs et l'on pourrait ajouter, service des funérailles). c) à cela on doit ajouter qu'en France, nous avons été marqués par une Action Catholique assez militante, et certains de ses mouvements, comme la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, l'Action Catholique Ouvrière, le Mouvement Rural de la Jeunesse Chrétienne, ont une vraie proximité aux personnes en précarité, avec toujours le souci de ne pas oublier la dimension politique. d) on doit aussi ajouter toutes les initiatives plus locales, moins visibles, mais extrêmement importantes du fait que souvent, en pratique, ce sont elles qui assurent une présence auprès de personnes en difficulté.

A toutes ces organisations grandes ou très modestes, l'encyclique de Benoît XVI posait, il me semble, deux questions. Tout d'abord : qu'en est-il de votre lien à l’Église ? Ce n'est pas une question facile car, comme la souligné le Dr Kjell Nordstokke la diaconie relève d'un ministère public et doit chercher à participer au bien commun. A partir de là, comment envisager son rapport à l’Église ? Les organisations de solidarité inspirées par les Églises doivent respecter l'espace public et ne pas chercher à y défendre des intérêts particuliers ni à mettre à profit leurs actions pour, par exemple, faire du prosélytisme. Mais alors, doivent-elles résolument tourner le dos aux communautés chrétiennes, faire comme si elles n'avaient rien à voir avec elles ? Pour éviter une sorte de lent divorce par éloignement progressif, deux pistes peuvent être envisagées : d'une part ces organisations ont généralement conscience de ce qu'elles gagnent à garder un contact vivant avec une tradition spirituelle capable de les inspirer, de les relancer, voire de les mettre en cause. D'autre part – et c'est un point auquel on pense plus rarement –, tous ceux qui, œuvrant au sein des organismes de solidarité, sont au contact de personnes en détresse ont des choses à dire et à partager aux communautés chrétiennes. Celles-ci peuvent être elles-aussi, de leur côté, relancées, inspirées, voire mise en cause, par ces témoignages.  Ce point est important car souvent, au cours de l'histoire de l’Église, les initiatives solidaires ont eu tendance à évoluer dans le sens d'une spécialisation, d'une professionnalisation – et c'est bien normal ! – mais l'effet pervers possible peut être que les chrétiens qui n'y sont pas directement impliqués ne suivent plus tout cela que de très loin. Au final, souvent, le service du frère est sous-traité à des organismes compétents, moyennant quoi la communauté chrétienne peut se croire dédouanée de tous ces soucis de solidarité et de proximité aux souffrants. Une des choses qui peut nous aider à sortir de ce schéma de la sous-traitance, c'est que les acteurs de la solidarité se mettent à parler de ce qu'ils vivent, de ce qu'ils découvrent, de ce qu'ils apprennent avec ceux qu'ils approchent. C'est le premier pas pour que la communauté se sente partie prenante des engagements solidaires menés par quelques uns de ses membres. 

La deuxième question qu'on peut entendre à partir de ce texte de Benoît XVI est liée à ce premier point : pour que des chrétiens engagés sur le terrain de la solidarité puissent partager quelque chose de ce qu'ils y reçoivent, cela suppose qu'ils aient appris à reconnaître ce qui est leur donné. Autrement dit, qu'ils aient développé une attention spécifique, qui leur permette de mettre des mots sur ce qu'ils vivent dans leur cheminement avec les personnes en grande précarité. Cela suppose qu'ils puissent lire ce qui leur arrive comme une expérience spirituelle. Or cela se produit rarement spontanément, cela suppose notamment de prendre du temps pour s'arrêter et relire ce qu'on a vécu ; alors il n'est pas rare que beaucoup de choses s'éclairent et que notre lecture de la Bible, notamment, en reçoive une coloration nouvelle.

Voilà donc deux points clés qui étaient sur la sellette au moment où nous avons lancé Diaconia 2013 : réfléchir à la manière pour les communautés chrétiennes de se sentir partie prenante dans les mille et une initiatives solidaires qui fleurissent à partir d'elles ; et vivre l'expérience de la rencontre des personnes très fragilisées comme une visitation, dans laquelle Dieu s'adresse à nous et a quelque chose à nous dire.

A cela, on pourrait ajouter deux autres points d'attention (moins mis en avant par la dynamique Diaconia, mais tout aussi importants) : comment faire pour que des jeunes trouvent leur place dans les multiples initiatives diaconales ? Aujourd'hui, on voit apparaître des formes nouvelles d'engagements, et les jeunes y sont très créatifs (par exemple dans les domaines de l'aide humanitaire, mais aussi dans l'économie solidaire, une démocratie participative attentive à ceux qu'on entend rarement, la recherche d'un autre style de vie et d'une plus grande proximité à la nature). Pour ne pas perdre le contact avec eux et pouvoir bénéficier de leur créativité, cela suppose de leur faire de la place. Un signal positif : dès qu'on prend cette question au sérieux, les jeunes sont au rendez-vous. L'université d'été du Secours Catholique, destinée aux jeunes, rassemble chaque été plus de monde (la première a eu lieu en 2014, pour la 2e ils étaient 300 à St Malo en 2015, cet été ils sont 800, ce qui fait une belle progression).

Enfin, dans le sillage de Laudato si[4], nous avons sans doute à travailler sur le lien étroit qui existe entre respect du frère et souci de la terre. Sans doute y a-t-il, à la racine de ces deux questions, un même rendez-vous avec une manière d'être qui fasse place à l'autre et à ce qui n'entre pas dans les formes d'organisation très performantes que nous nous sommes données.   

2- Ce que Diaconia 2013 a fait bouger

Au moment des fêtes de l'Ascension, en 2013, durant trois jours, 12 000 personnes venues des diocèses de France se sont retrouvées à Lourdes autour du thème « Osons la fraternité ». Pratiquement tous les diocèses étaient représentés, 87 évêques avaient fait le déplacement. Ce rassemblement avait été précédé par un long travail de préparation en amont et, en aval, ses effets se font sentir jusqu'à aujourd'hui. Il y a eu au cours de ces trois jours, quelque chose de nouveau, de jamais vu. A quoi tenait donc cette nouveauté ? Peut-être au fait que, pour la première fois en France, un rassemblement majeur de l’Église a donné une place primordiale aux personnes marquées par de grandes précarités ou handicaps. De fait, une personne sur quatre, dans ce rassemblement, vivait une de ces formes de vulnérabilité et c'était, bien sûr, essentiel car lorsque des personnes en situation de handicap ou de pauvreté sont là, on ne parle pas exactement de la même manière, l'attention de chacun est mise en éveil, on ne réfléchit pas non plus tout à fait comme d'habitude.

Mais surtout le rassemblement a fait une place primordiale à leur parole, leur prière, leurs aspirations. Lors de la première matinée, le ton a été d'emblée donné par le groupe Place et parole des pauvres. Ce groupe, qui rassemblait une douzaine de personnes marquées par la grande pauvreté avait préparé l'événement « Diaconia » depuis trois ans et apporté sa contribution au fur et à mesure de l'élaboration du projet[5]

La réflexion que ce groupe a proposée en ouverture des trois jours à Lourdes a été déterminante. Précisément, sans doute, parce qu'il s'agissait d'une réflexion. Parfois, en effet, on fait une place aux pauvres pour entendre d'eux quelque chose comme un cri, une expression non articulée ; cela permet au moins de ne pas oublier leur souffrance, mais on peut facilement s'en tenir là. Il arrive aussi que des personnes marquées par la misère soient invitées à donner un témoignage, ce qui est souvent passionnant mais risque de cantonner leur parole à leur cas particulier. Ou encore, ce qu’elles disent est accueilli comme de simples illustrations de problèmes connus par ailleurs pour avoir été déjà décrits et analysés. Le groupe Place et parole des pauvres, à Lourdes, s'est situé autrement. Il a fait une proposition de sens ainsi qu'on peut l'entendre par exemple dans cet extrait :

« Ensemble, on peut transformer des choses et faire comprendre que l’Église n'est pas réservée à certaines personnes. Ensemble, on va construire un autre chemin, une autre expérience, pour que dans les rencontres, il y ait l’échange et l’écoute, et que, quand on sort de l’église, on fasse ce qu’on a dit. Diaconia, ça peut être le début d’autre chose : réveiller l’Église à une autre dimension, c’est-à-dire une manière de suivre le Christ dans sa manière à lui d’être avec les plus pauvres. Parce que lui, Jésus, il a traversé le même chemin que les pauvres[6] ».

Je m'arrête sur cet extrait pour le commenter. Il s'agit, en fait, d'une parole d'autorité : ceux qui parlent disent « on » mais c'est à entendre, comme un « nous ». Ce n'est pas le « nous » du seul groupe Place et parole des pauvres, c'est un nous qui s'offre à contenir les 12000 auditeurs présents (le texte commence par « ensemble ») et, pourquoi pas, beaucoup d'autres. Il est question, finalement, de toute l’Église. Ceux qui parlent disent « ça peut être le début d'autre chose ». Ils lisent ce qui est en train de se passer avec le rassemblement comme un commencement, et ils se permettent donc de le nommer comme tel.

Et ce « début d'autre chose », c'est quoi ? C'est « réveiller l’Église à une autre dimension, c'est-à-dire une manière de suivre le Christ dans sa manière à lui d'être avec les plus pauvres ». Voilà donc une redéfinition de la mission de l’Église : suivre le Christ – jusqu'à présent c'est classique – mais avec une précision : « dans sa manière à lui d'être avec les plus pauvre ». Ici, apparaît quelque chose de nouveau : le rapport du Christ aux « plus pauvres » est regardé comme une clé pour comprendre sa mission et comme une pierre de touche pour la vivre.

Je résume : en quelques phrases, des personnes en grande précarité proposent aux 12000 participants de lire ce qu'ils sont en train de vivre comme l'inauguration d'une nouvelle route, un réveil de l’Église, qui consiste à redécouvrir le Christ comme celui qui s'est lié aux plus pauvres, clé sans laquelle l’Église est menacée d'engourdissement et de sommeil. C'est à partir de là qu'ils proposent une manière de se rapporter les uns aux autres où il y ait « rencontre », « échange » et « écoute », donc un style de relation où chacun ait sa place et soit attendu comme contributeur possible au bien de tous. En ces quelques phrases, il y a déjà toute une vision des rapports humains et de ce qu'y provoque la familiarité avec le Dieu de Jésus Christ.

Ce type de parole fait autorité car il s'est affronté à la négativité ultime. Ces mots sont gagnés, au prix de rudes batailles, sur le silence et l'enfermement dans des blessures souvent inguérissables. D'une certaine manière, ils ont traversé quelque chose comme la mort. Leur poids tient non à ce qu’ils imposent des vues ou énoncent des obligations, mais parce qu’à partir de souffrances graves et profondes, ils osent ouvrir des voies. Ici, c'est un appel pour que dans l’Église, tous soient encouragés à accéder à leur propre parole et se sentent ainsi soutenus pour apporter leur contribution à la vie ensemble.

A noter que ce type de parole ne s'est pas imposé d'emblée dès le début de la dynamique Diaconia. Il a dû être expérimenté à de petites échelles, faire ses preuves afin qu'une place primordiale lui soit faite ; et cela au prix de renoncements à d'autres manières possibles d'envisager un tel rassemblement. Ajoutons qu'il ne s'agit pas pour l’Église de quelque chose de très confortable (elle s'y entend en partie contestée dans sa manière de s'organiser) ; mais en revanche, les participants au rassemblement ont pu aussitôt en recueillir les fruits. Écouter des personnes elles-mêmes en situation précaire parler de cette manière permet que les langues se délient et tire tous les rapports vers la simplicité, la joie et la vérité.

Je peux vous dire que les participants ont eu conscience de vivre un événement, c'est-à-dire quelque chose qui peut infléchir le cours de l'histoire, qui peut aussi renouveler considérablement le visage de l’Église.

J'ajoute que les premiers surpris ont été... les théologiens (dont je faisais partie), qui avaient eux aussi préparé le rassemblement durant trois ans, et qui pensaient être parvenus à bien en éclairer points importants et les enjeux. Et voilà que tout s'est passé autrement : des personnes qui ont connu la grande pauvreté et l'humiliation, ce sont elles qui fixent les priorités ! Et qui en parlant, font que tout le monde bouge. Expérience que je ne suis pas prêt d'oublier ! 

3- Guérison et salut

En fait, ce qu'il nous a été donné de vivre grandeur nature, c'est un nouveau visage de l’Église. Si vous interrogez des chrétiens en leur posant la question, pour vous c'est quoi l’Église, comment la définissez-vous ? Eh bien, la plupart vous répondront, j'imagine : l’Église c'est l'ensemble des chrétiens, ce sont les disciples du Christ. Très bien ; mais quand on lit les Évangiles, qu'observe-t-on ? Il y a bien un groupe de disciples autour du Christ, mais cela ne suffit pas pour que la Bonne Nouvelle soit annoncée. La Bonne Nouvelle est annoncée parce que tout, dans le « programme » de ce groupe, semble sans cesse bousculé par l'irruption de suppliants qui viennent se jeter aux pieds de Jésus. Et de fait, si vous gommez de vos Évangiles tous ces récits où ces suppliants interviennent, que reste-t-il ? Pas grand chose. Cela ne signifie-t-il pas qu'ils sont, ces suppliants, tout simplement indispensables pour que la Bonne Nouvelle retentisse ? Mais si c'est vrai, c'est que l’Église, ce n'est pas seulement le groupe des disciples, c'est ce groupe, en tant qu'il est sans cesse rouvert par l'irruption des suppliants, lesquels sont reconnus, en général, par le Christ, comme des hommes et des femmes de foi (« ta foi t'a sauvé » s'adresse toujours à eux).

Je crois que cela fait bouger également le rapport qu'on peut imaginer entre guérison et salut. Spontanément, nous dirions sans doute que comme chrétiens, nous croyons fermement en un salut qui nous est promis, qui s'est accompli en Christ, qui sera manifesté pleinement à la fin des temps, mais dont nous pouvons dès à présent bénéficier. Et du coup, nous aurons tendance à comprendre nos actions solidaires comme quelque chose qui est capable d'être signe du salut, d'en porter dès à présent la réalité. Les engagements solidaires des chrétiens seraient donc signes d'un salut qui nous est donné en Christ (et tout cela n'est pas faux, rassurez-vous !).

Seulement, à partir de l'expérience de Diaconia, on doit ajouter quelque chose d'autre : d'abord, s'interroger sur les fruits que nous attendons de notre action. Et si aucune guérison ne se produit chez ceux que nous accompagnons, est-ce que notre action est encore valable ? Est-ce pour cela que nous engageons la relation, ou bien simplement pour celui à qui nous nous adressons, « parce que c'est toi », sans autre « pourquoi » que celui-là ? Il nous faut parfois faire le deuil de nos désirs de guérisons de l'autre. Et alors, ce pourrait être l'occasion de faire une autre expérience de guérison, je veux dire, des guérisons qui sont encore en attente en nous, tant que nous ne parvenons pas à accueillir tout autre comme un frère, une sœur. J'ai rencontré une fois un président diocésain du Secours Catholique qui m'a dit « j'ai fait une expérience extraordinaire : je suis parti une semaine avec tout un groupe de personnes en grande précarité. Quand je suis parti, j'étais « président », quand je suis revenu, j'étais un frère pour ces hommes et ces femmes ». N'est-ce pas une guérison de première importance ? La guérison, dans cette perspective, se pense également à l'échelle d'une société et pas seulement des individus. Les blessures les plus graves sont peut-être celles qui déchirent les peuples en eux-mêmes et entre eux. Voici, pour la diaconie, un rendez-vous majeur pour elle, dont la tâche consiste en l'évangélisation des relations, des rapports humains.

Cela pourrait également nous inviter à réviser nos manière de penser le salut. Spontanément, nous l'envisageons sans doute comme le dénouement de tout ce qui pèse sur nos existences, une libération de tout ce qui nous empêche de vivre et d'être nous-mêmes, et j'imagine que c'est de ce côté-là que nous tournons notre regard quand nous pensons au salut. Mais à l'écoute des personnes marquées par la grande pauvreté, on perçoit autre chose, qui fait bouger les priorités : elles associent en effet le salut d'abord à la relation aux autres ; pour elles, le salut, ce sont d'abord des retrouvailles, une réconciliation aussi, avec tous ceux dont nous avons été séparés. Je crois qu'ils ont raison, profondément : le chemin du salut (qui passe bien par la libération de tout ce qui nous opprime) passe par la relation à mes frères et sœurs, et ce sont eux qui vont me conduire jusqu'aux sources où j'entends un appel, une promesse vivifiante, bien plus forte que tout ce qui me fait peur.

Je n'ai pas parlé du ministère des diacres dans tout cela ; je m'en excuse et esquisse simplement quelques mots (ce sera ma conclusion). Tous les diacres ne sont pas engagés d'abord dans le domaine de la solidarité ; ça ne me gêne pas (cela dit, il me semble capital qu'une forte proportion des diacres y soient bien présents). On a vu que la diaconie est co-extensive à la mission de l’Église, elle ne se cantonne donc pas aux actions caritatives ou solidaires. Mais je crois qu'on attend des diacres qu'ils soient des veilleurs de la diaconie, c'est-à-dire que, là où ils sont, ils cherchent ardemment cette manière de se rapporter aux autres qui, en elle-même, est Bonne Nouvelle. Et par leur simple présence, comme tout ministre ordonné, ils sont le signe de la présence et des appels du Christ. Seulement, plus ils seront conscients qu'il est question d’Évangile à travers tous ces liens et relations, notamment ceux qui nous mettent aux contact des plus fragiles, plus le signe sera clair. Pour le reste, je comprends les diacres comme des ministres du commencement de l'annonce de la Bonne Nouvelle, alors que l'évêque et le prêtre, eux, annoncent la Bonne Nouvelle plutôt à partir de son point d'aboutissement (ils connaissent la fin de l'histoire !). Le diacre lui, a cette fraîcheur : il repart chaque matin annoncer la Bonne Nouvelle comme s'il l'entendait pour la première fois[7]. Et cela peut aider beaucoup l’Église à garder la vigueur de l'annonce de la Bonne Nouvelle, à revenir toujours à son commencement.   

Etienne Grieu sj

Centre Sèvres, Facultés Jésuites de Paris

 

Pour aller plus loin :

- Collectif : Église : quand les pauvres prennent la parole, Ed. Franciscaines, Paris, 2014.

- Dominique Fontaine, L'Evangile entre toutes les mains, Ed. de l'Atelier, Ivry/Seine, 2016

- Claude Cosnard et Gwennola Rimbaut, La joie de l’Évangile est pour tous ! Expérimenter le partage de la Parole avec les plus pauvres, Ed. Franciscaines Paris, 2015

- Etienne Grieu, Un lien si fort – Quand l'amour de Dieu se fait diaconie, Ed. de l'Atelier, Ivry/Seine, 2012

- «              «  et Vincent Lascève, Vers des paroisses plus fraternelles – Les plus fragiles au cœur de la communauté chrétienne, Ed. Franciscaines, Paris, 2016

- «              «  , Gwennola Rimbaut et Laure Blanchon, Qu'est-ce qui fait vivre encore quand tout s'écroule ? Une théologie à l'école des plus pauvres, Lumen Vitae, Namur, 2017 

- Marcel Le Hir, Ceux des baraquements, Ed. Quart Monde, Paris, 2005

- Dominique Paturle, Ces pauvres qui interrogent l’Église, Ed. de l'Atelier, Paris, 2005

- Gilles Rebèche, Qui es-tu pour m'empêcher de mourir ? Ed. de l'Atelier, Paris, 2008

- Gwennola Rimbaut, Les pauvres interdits de spiritualité ? La foi des chrétiens du Quart Monde, L'Harmattan, Paris, 2009

- Patrice Sauvage, Quand l’Église se fait Fraternité – Une relecture de la démarche « Diaconia », Ed. Franciscaines, Paris, 2014

 

[1]    Voir Gilles Rebèche, Qui es-tu pour m'empêcher de mourir ? Ed. de l'Atelier, Paris, 2008

[2]    Benoît XVI, Deus caritas est (Noël 2005), n° 25

[3]    Les réflexions de l'épiscopat sur la mission, dans les années quatre-vingt et quatre-vingt dix, nous avaient sans doute mis en route. Robert Coffy, « La mission, essai de lecture théologique » (1981) et Claude Dagens « Proposer la foi dans la société actuelle » 1996

[4]    Voir surtout la 3e partie de Laudato si : »La racine humaine de la crise écologique »

[5]    Les travaux de ce groupe, piloté par des personnes inscrites dans le sillage d'ATD Quart Monde, ont été publiés dans un petit livre : Église : quand les pauvres prennent la parole, Ed. Franciscaines, Paris, 2014.

[6]    Ibid., p. 84

[7]    Pour aller plus loin sur ce point, voir E. Grieu le chapitre 6 de Un lien si fort – Quant l'amour de Dieu se fait diaconie, Ed. De l'Atelier, 2012.

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