Quelques réflexions en théologie pastorale à partir de l’émission « Paroles de vie »

On peut lire auparavant la fiche repère pour agir : à propos de l'émission Paroles de vie

Je propose de m’arrêter à trois questions.

I - Qu’est-ce qu’un récit de vie ? Que permet la mise en récit de sa vie ?

En bien des occasions, nous racontons notre vie : repas familial, rencontre avec des amis après les vacances, relecture de vie en équipe… Alors comment définir le récit de vie ? Il y a du récit de vie dès qu’il y a narration d’un moment d’expérience vécue. Un récit de vie est le fruit d’un effort fait par l’interviewé pour raconter à l’interviewer de manière sensée l’histoire qu’il a vécue.

Dans l’élaboration de son récit de vie, la personne fait mémoire de faits, elle les analyse, les pondère les uns par rapport aux autres, les interprète, cherche à discerner un fil conducteur qui les relie ensemble et selon lequel ils s’enchaînent avec cohérence, puis elle synthétise les faits en un récit suivi. Cette synthèse intérieure passe par une mise en intrigue qui permet de formuler une histoire suivie et de la polariser vers un accomplissement. Le récit ainsi mûri peut alors être communiqué aux autres.

Donner un sens dans le présent à des événements ou des tragédies du passé ouvre un avenir à la personne, et lui donne des capacités à se projeter vers demain, voire à désirer avoir part à la construction de son existence, en l’orientant selon ses projets. Le récit de vie convertit ainsi le futur : dorénavant, le futur ne se présente plus comme une menace, mais comme un horizon porteur de promesses. Nous voyons donc que l’enjeu est considérable pour les plus éprouvés de nos contemporains.

Quelques repères à bien garder en vue si on veut se lancer dans l’aventure :

  • L’interviewer est celui qui a l’initiative de la demande d’interview, qui crée le cadre et qui oriente l’interviewé pour cheminer vers le récit de sa vie.
  • L’élaboration du récit de vie se fait dans un climat de la confiance.
  • Il convient de se demander s’il est bon de proposer à cette personne de faire son histoire de vie, et s’il est probable que ce sera un chemin de croissance. Si tel n’est pas le cas ou s’il y a des doutes, il est préférable de s’abstenir.
  • Il est très important que la liberté et l’intimité de celui qui livre son histoire de vie soient profondément respectées. Une fois le récit de vie achevé, il importera de le soumettre au narrateur, pour avoir son aval avant sa diffusion.
  • La démarche de récit de vie doit s’inscrire dans un projet déterminé d’avance et institutionnellement clair qui précise les objectifs de la réalisation du récit de vie, les conditions de cette réalisation et l’usage qui sera fait du récit.
  • Si les récits de vie sont l’objet d’une analyse par des chercheurs, on aura le souci de partager les résultats des travaux à ceux qui ont livré leur récit de vie.

II - Pourquoi les récits de vie, les témoignages d’expérience, les relectures de vie sont-ils si précieux en vie chrétienne ?

Choisir de donner du poids à la relecture de vie, c’est être convaincu que Dieu vient se révéler à même nos histoires humaines, et qu’en les scrutant, nous pourrons apprendre à discerner le passage de Dieu en nos vies.

La révélation est l’histoire de Dieu qui se donne et de l’homme qui le reçoit, c’est l’histoire de cette relation d’alliance. La façon dont la personne va rendre compte de cette rencontre est avant tout existentielle : la personne change sa manière de mener sa vie et de vivre avec les autres. La révélation est révélation sur qui est Dieu, et en même temps, elle est une révélation du croyant à lui-même, du Peuple de Dieu à lui-même, de la première communauté chrétienne à elle-même. Le croyant, le Peuple de Dieu, la première communauté chrétienne, chacun advient à ce qu’il est dans sa réponse à l’appel divin.

Cette perspective invite à donner de l’importance à l’expérience croyante dans la vie ecclésiale. Les Écritures sont lues comme la mise-en-récit de l’expérience de rencontre avec Dieu du Peuple de Dieu et de la première communauté chrétienne. Et les récits de vie de croyants d’aujourd’hui sont reçus comme leur interprétation du passage de Dieu dans leur vie, ou dans la vie de leur société.

Ainsi écouter ou lire des récits de vie permet d’approcher la révélation en se tenant au plus près de l’expérience humaine. Cette écoute ou cette lecture nous rend témoin de l’Évangile en train de prendre corps et de se raconter à travers les histoires de vie chaque fois singulières des croyants. En chacune de ces narrations, quelque chose de Dieu se dit, demande à être raconté et à être reçu.

III – Quelle fécondité peut avoir un projet ecclésial visant à accompagner des personnes marquées par la grande précarité dans l’élaboration de leur récit de vie en vue d’une diffusion publique ?

En écoutant les émissions de Paroles de vie, on perçoit que la personne est accompagnée par l’interviewer pour faire mémoire des événements de sa vie, y lire une cohérence, discerner un sens à sa vie, et en rendre compte à l’antenne sous une forme narrative. La personne parvient à mettre des mots sur son humanité en train de se construire, à témoigner de sa « parole de vie », de l’horizon de sens qui porte sa vie. Cet exercice lui donne des outils pour faire face à l’inattendu de l’avenir. Plusieurs disent qu’ils ont eu l’expérience inédite d’être regardés comme une belle personne. La diffusion publique de leur parole les valorise et réveille leur capacité à croire en eux-mêmes. Tout un chemin de sortie de la honte et de la mésestime se trace ainsi. L’expérience est donc très décisive pour les personnes marquées par la précarité.

Il y a aussi une fécondité pour ceux qui sont les auditeurs de ces paroles de vie :

* Les personnes en précarité pourront s’identifier à ceux qui ont parlé, trouver dans leurs paroles un encouragement pour persévérer dans l’espérance, la confiance, la vie.

* Ceux qui ne connaissent pas cette expérience de la grande précarité peuvent aussi y vivre une expérience de vivification. À travers ces récits, ils entendront une personne les introduire à des mondes inconnus. Cette occasion d’ouverture des oreilles et du cœur pourra susciter un étonnement, toucher, déplacer. Par cette écoute, peut-être se fera entendre un appel à devenir plus humain, plus fraternel, peut-être s’éveillera le goût de se risquer à la rencontre.

Mais sans doute faut-il aller plus loin.

Les plus pauvres ont cette accoutumance à la croix, ils n'ont pas peur de se tenir au plus près de Jésus, ils vont avec lui sur le chemin pascal qui passe, certes par la mort, mais est orienté vers l'espérance et la vie. Cela se manifeste par la force de résister et de vivre-encore si forte en eux. Tandis que pour nous, les chrétiens bien insérés dans la société et l'Église, ce n'est pas si facile de nous laisser dépouiller du pouvoir, du savoir, du contrôle, de la reconnaissance sociale. Ainsi les très-pauvres se dévoilent être des premiers-de-cordée pour suivre Jésus au plus près dans le chemin de la croix et aller vers la vie, et si nous nous laissons guider, enseigner et former par eux, ils peuvent devenir nos initiateurs pour vivre en confiance la dynamique pascale.

Nous allons aussi entendre comment des liens humains fraternels et bienveillants permettent à des gens très fragilisés de tenir debout, même au fond de la misère, et par là, notre engagement pour la fraternité en sera fortifié.

Ainsi l’enjeu de ce projet diaconal est celui d’une co-formation ecclésiale, les chrétiens ayant l’expérience de la précarité et les chrétiens n’ayant pas cette expérience se soutenant pour devenir les uns par les autres davantage des humains debout et des disciples audacieux.

Laure Blanchon, osu

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