Se reconstruire à partir des plus pauvres

Alors que l’Église traverse une crise profonde liée aux scandales d’abus sexuels, le journal « La Croix » a demandé à des personnalités des pistes pour en sortir. Les pistes de Véronique Fayet, présidente du Secours catholique. Journal du 26/10/18

Qui suis-je pour écrire une lettre aux catholiques désemparés mais qui veulent résolument rester dans l’espérance, si ce n’est une femme qui aime son Église ? Une femme dont les entrailles se serrent en pensant aux atrocités infligées à des jeunes par des adultes abusant du prestige de leur charge. Avec le pape François, je redis que la douleur de ces victimes innocentes est aussi ma douleur et la douleur de l’Église tout entière.

Mais comment a-t-on pu en arriver là ? Comment ces abus de pouvoir et de confiance ont-ils pu se produire et rester cachés ? Le pape nomme sans détour cette vision déviante de l’autorité dans l’Église : le cléricalisme, c’est-à-dire le risque de constituer dans nos communautés des cercles d’inégale dignité, fondés sur l’importance supposée des missions. Mais le cléricalisme n’est pas l’apanage des seuls clercs, il peut guetter tout mouvement, toute association. Le Secours catholique-Caritas France n’est pas à l’abri d’une telle dérive. Ainsi, pour accompagner notre projet 2025 qui vise à mettre les plus fragiles au cœur de notre cheminement et de la transformation de la société, il nous a semblé indispensable de questionner notre gouvernance.

Notre ambition est de redonner du pouvoir d’agir aux personnes qui ont l’expérience de la pauvreté ou de l’exclusion afin de repenser et construire avec elles un monde juste et fraternel. Il faut donc accorder nos paroles et nos actes en suscitant leur participation dans nos instances de réflexion et de décisions, à tous les niveaux. Cela ne va pas sans résistance ! Mais nous savons déjà, par expérience, que croiser les savoirs de vie des personnes pauvres, les savoirs académiques des experts, les savoirs très divers de nos salariés et bénévoles est d’une grande fécondité. Les personnes qui subissent quotidiennement la pauvreté sont souvent plus audacieuses que nous. Elles savent ce qui doit changer et vite. Elles nous bousculent et nous apprennent à rêver, mais ensemble nous « rêvons logique », c’est-à-dire avec rigueur et méthode pour transformer concrètement nos vies dans les territoires.

Mettre les personnes pauvres au cœur de nos instances et au cœur du cheminement de l’Église ne va pas de soi. Le père Joseph Wresinski disait même « que la priorité aux plus pauvres se place au point de départ, qu’elle n’est jamais acquise chemin faisant ». Et si cette crise que traverse notre Église était l’occasion d’un nouveau départ ? d’une nouvelle façon de faire Église ensemble, avec et à partir des plus pauvres ? C’est-à-dire non seulement leur donner la parole, leur demander leur avis, mais aussi qu’ils soient la mesure de ce qui se vit en Église avec des questions simples : qu’est-ce qui empêche les plus pauvres de venir aux réunions de préparation au baptême ? Qu’est-ce qui les empêche de participer au catéchuménat ? Pourquoi disent-ils « l’Église, c’est pas pour moi ! J’y vais pas le dimanche parce que les gens sont pas comme moi, je me sens jugé. J’y vais quand il n’y a personne » ?

Pour cela, il faut repartir de la contemplation du Christ, le regarder s’identifier aux pauvres et aux petits, aux personnes prostituées, malades, handicapées. Le Christ se fait proche des méprisés, des étrangers, des insignifiants pour une raison théologique fondamentale : révéler l’identité de son Père, ce Père qui aime d’un amour fou, inimaginable, les plus petits. Et le pape nous redit avec force dans La Joie de L’Évangile que « les pauvres ont beaucoup à nous enseigner…(et que) nous sommes appelés à accueillir la mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux ».

Ce travail est à l’œuvre dans l’Église de France depuis le rassemblement  Diaconia  qui a réuni en 2013 près de 12 000 personnes de tous horizons, dont plus d’un tiers en situation de précarité, pour célébrer la fraternité et affirmer qu’elle est au centre de la mission de l’Église dans la société. Depuis une vingtaine d’années, les fraternités du Réseau Saint-Laurent qui réunissent des personnes en précarité autour de l’Évangile se multiplient. Avec leurs vies cabossées et blessées, ces personnes nous surprennent par leur proximité avec les personnages de l’Évangile, leur capacité à s’identifier aux souffrants, à comprendre les paroles du Christ et nous en révéler le sens profond.

L’Université de la Solidarité et de la Diaconie, en octobre 2017 à Lourdes, a permis de faire encore un pas de plus vers une « Église pauvre pour les pauvres », « une Église joyeuse qui témoigne, prie et vit avec et à partir des plus fragiles ». Une révolution fraternelle est en route, porteuse de cette « transformation ecclésiale et sociale dont nous avons tant besoin ». Il faut que chaque baptisé y prenne sa part. Ce n’est pas pour rien que le pape a voulu « offrir à l’Église la Journée mondiale des pauvres » ! Sachons nous émerveiller de ce cadeau car il est source de joie. N’en faisons pas un devoir mais un sommet de nos vies paroissiales, et proclamons haut et fort, en paroles et en actes, avec saint Laurent, que les pauvres sont les trésors de l’Église !

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