Tous ensemble acteurs de la diaconie : une mission commune et une mission spécifique des « pauvres »

La théologienne d’Angers Gwennola Rimbaut a assuré la première intervention de l’Université de la Solidarité et de la Diaconie qui s’est tenue à Lourdes en novembre 2017. Elle présente la spécificité de la mission des pauvres et la mission commune des « riches et des pauvres ».Vous trouverez ci-dessous des extraits de son intervention et l’intégralité de sa présentation sur le site de la Fondation Jean Rodhain.

 

Tous ensemble acteurs de la diaconie : une mission commune et une mission spécifique des « pauvres »

PREMIERE PARTIE : UNE MISSION COMMUNE

Nous sommes aujourd’hui réunis dans cette première Université de la solidarité et de la diaconie pour chercher ensemble comment mieux servir la fraternité. Le mot « ensemble » est très important, il est souligné dans le mot d’introduction des personnes qui ont préparé cette Université. Cette assemblée est en elle-même le signe d’une conviction profonde : pauvres ou riches nous sommes tous concernés par ce service de la fraternité. Mais quelles sont les racines ou sources de cette mission commune ? Comment penser cette mission commune ? Ces deux questions font la trame de cette première intervention.

  1. Quelles sont les racines ou sources de cette mission commune ?

Pour tous, indépendamment de notre foi en Dieu, nous partons de la conviction que tous les êtres humains ont une égale dignité. Peu importe notre statut social, ou notre culture. Nous adhérons tous ici présents à  la déclaration universelle des droits de l’homme (1948) (….) Mais nous savons bien que si tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droits, les contextes sociaux  peuvent accentuer des inégalités d’accès aux droits au logement, à l’éducation, à la santé... (…) Cela signifie que nous sommes tous appelés à servir la fraternité, à la décider dans nos relations interpersonnelles mais plus largement dans nos actions sociales pour la construire concrètement.

Pour ceux qui sont croyants en Dieu, une autre source se trouve dans notre foi en un Dieu Créateur et Père de toute l’humanité.

Nous croyons que nous avons été créés à son image et à sa ressemblance (Gn 1, 26 : « Dieu dit faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance ») que nous soyons riche ou pauvre, homme ou femme. Notre dignité est d’ordre théologal, il y a du « sacré » dans tout être humain, ou comme le dit le texte introductif « L’être humain est très cher aux yeux de Dieu ». (…)

Pour les chrétiens, Dieu créateur se révèle aussi Père de toute l’humanité. C’est Jésus-Christ qui nous l’a révélé et qui nous a appris à prier en nous adressant à Dieu avec ces mots : « Notre Père ». Reconnaître Dieu Père de toute l’humanité appelle à reconnaître l’autre comme un frère, quels que soient ses qualités ou défauts, quelles que soient ses origines sociales. Jésus, a révélé tout particulièrement que notre fraternité doit se construire à partir des plus fragiles, de ceux dont la société dénie la dignité et les capacités de coopération.  Donc, si nous nous situons comme chrétiens, comme disciples de Jésus-Christ, nous adhérons à son choix prioritaire pour les plus pauvres, choix qui a été remis en lumière par l’Eglise dans l’ « option préférentielle pour les pauvres[1] ».  (….)

  1. Comment penser cette mission commune ?

- D’abord nous devons « apprendre ensemble le service du frère », la mission est vue comme un apprentissage qui se fait les uns avec les autres, les uns par les autres. Nous ne savons pas d’avance comment faire aussi nous devons nous appuyer les uns sur les autres pour trouver de nouveaux chemins de fraternité. La diaconie se vit ici une dynamique collective liée à la rencontre des pauvres et des riches et non à une dynamique des riches vers les pauvres. Cette dynamique collective souligne que chacun a quelque chose à donner et à recevoir, tous, riches ou pauvres. Ce double mouvement est très important et change profondément le style de diaconie à vivre. Et nous sommes envoyés ensemble vers celui qui n’est pas encore ici, vers celui qui est encore dans l’exclusion, qui n’est ni visible ni audible[2]. Le défi est là, nous avons à vivre une fraternité ouverte à celui qui est absent.

- Deuxièmement, le service du frère est un « apprentissage de l’amour de l’autre tel qu’il est », cette expression du groupe situe le service du frère dans l’axe fondamental de l’Evangile : l’amour. (…) Cela invite à redire que la diaconie ne devrait pas être vécue comme un « devoir moral » mais comme un acte d’amour même si le sens du devoir soutient aussi nos engagements dans la durée. La diaconie est appelée à cet accomplissement. Alors l’autre sentira qu’on l’aime, tout simplement, pour ce qu’il est. J’en profite pour rappeler que le concile Vatican II a insisté sur ce point. Toute la mission de l’Eglise est appelée à être traversée par un amour vrai car Dieu nous aime d’un amour gratuit (cf. Ad Gentes n°12).

-Enfin, le service du frère nous « vient de la main de Dieu », belle expression pour nous rappeler que c’est Dieu, son Esprit qui souffle en tout homme de bonne volonté. C’est l’Esprit Saint qui nous pousse vers l’autre, qui « élargit nos mains pour aller vers l’autre. (…)

 

DEUXIEME PARTIE : LA MISSION SPECIFIQUE DES PAUVRES

Etre pauvre, c’est avant tout faire l’expérience de l’humiliation quotidienne devant le pouvoir des « riches » qui s’exprime partout, dans les administrations diverses, dans les banques, les écoles, etc., même s’il y a ici et là des personnes très humaines qui sont capables d’attention. Mais être pauvre c’est faire d’abord l’expérience d’être traité pour « rien ». L’expérience permanente ou répétée fréquemment de pas avoir droit à la parole ou de n’être pas écouté ou encore d’être dénigré finit par être intégrée sous la forme d’une honte de soi. Dans l’extrême pauvreté (la misère), c’est l’humanité même qui est atteinte, défigurant l’homme au point qu’il nous est difficile de nous reconnaître en lui, même si sa dignité humaine ne peut être remise en question.

 Etre riche, c’est l’inverse, bien sûr à des degrés divers. C’est avoir une place reconnue dans la société, pouvoir y parler et agir, à travers nos multiples insertions : monde du travail, monde économique, monde culturel, monde ecclésial. Même si des aléas surviennent, il lui est possible de se raccrocher car il a un capital social, culturel important.

La mission spécifique des pauvres s’exprime donc à partir d’une expérience que les riches ne vivent pas. Cette expérience va modifier leur manière de témoigner de l’homme et de Dieu, ils nous aident à mieux comprendre l’essentiel de l’être humain et du Dieu de Jésus-Christ.

  1. Sur le plan du témoignage sur l’homme

Les personnes en situation de pauvreté témoignent de leurs espérances fondamentalesqui ne se situent pas d’abord sur le plan matériel mais sur la qualité des relations humaines et donc aussi du pardon. Leur  espérance fondamentale tourne autour d’un monde fraternel où personne ne méprise personne. Ils espèrent une famille réconciliée où parents et enfants ont du bonheur à se voir. Finalement ce qui ressort de beaucoup de leurs témoignages, c’est l’importance des liens[3], des liens qui sont aujourd’hui très fragilisés dans notre société surtout quand on est exclu par la pauvreté. (…)

  1. Que nous annoncent-ils sur Dieu ?

Les personnes en situation de pauvreté témoignent aussi sur le plan de leur foi, ils annoncent queJésus-Christ s’est fait pauvre « comme nous[4] ». Ils annoncent queJésus atteste leur dignité et les sauve ainside leur humiliation et exclusion. Ici se place un témoignage de foi spécifique. Grâce à eux nous comprenons que Dieu est puissant dans la faiblesse. Sa puissance est liée à son dépouillement volontaire pour rejoindre l’homme dans son lieu d’humiliation. Autrement dit, l’abaissement vécu dans le désir de se faire proche et attentif relève et ressuscite l’autre. Cet abaissement se révèle par la bouche des « tout petits »puissance de résurrection. (…)

  1. Le témoignage d’une solidarité-charité concrète

Les personnes en situation de pauvreté ont aussi à développer la solidarité-charité et le partage entre pauvres, avec une attention particulière aux plus pauvres. Bien sûr cette solidarité est l’affaire de tous, mais eux ont une longueur d’avance sur nous : ils ont une connaissance et une compréhension spécifique de la pauvreté pour la vivre eux-mêmes. Ils sont donc les premiers à repérer ceux qui la vivent autour d’eux, les premiers à pouvoir les rejoindre et partager leurs peines et leurs joies. D’ailleurs certains d’entre eux ouvrent largement leur porte à plus pauvres qu’eux, parfois au risque de se mettre en danger ou de se fragiliser.

Leur solidarité concrète rejoint une insistance de J. Wresinski : « Le Seigneur présent et vivant, le Verbe de Dieu au cœur de la misère, ce n’est pas seulement pour détruire la misère, mais pour que tous, les uns et les autres qui sont dans la misère, deviennent à leur tour des libérateurs[5]. (…)

Vous qui êtes ici présents, vous êtes porteurs d’espérance, promesse de salut pour les autres avec un rôle bien spécifique. Mais nous sommes tous ensemble unis dans le même service du frère à la suite de Jésus-Christ.

 

Retrouvez l’intégralité de l’intervention de Gwennola Rimbaut en version pdf ci-dessous en pièce-jointe et sur le site de la Fondation Jean Rodhain.

 

[1] Expression « option préférentielle pour les pauvres» apparait en Amérique Latine en 1969 (Puebla) puis en 1971 (Medellin) avant de se retrouver dans de nombreux textes magistériels jusqu’à aujourd’hui. Le Pape François. La joie de l’Evangile, n°195, n°197-200. L’expression est donc à l’origine écrite en espagnol, or le mot espagnol « option » aurait dû être traduit par « choix ».

[2] Cf. Guillaume Le Blanc dans Les Etudes n°… ?

[3] Cf. Laure Blanchon « Ces liens qui font vivre » in : GRIEU, RIMBAUT, BLANCHON. Qu’est-ce qui fait vivre encore quand tout s’écroule ? Une théologie à l’école des plus pauvres. Lumen Vitae, 2017, p. 55-80.

[4] Point d’insistance souligné dans mon livre : Les pauvres, interdits de spiritualité ? La foi des chrétiens Quart Monde. L’Harmattan, 2009, p. 91ss.

[5] Homélie du 8 janvier 1987 sur Lc 4, 14-22, Archives de Baillet,  H 870 108, 3/5.

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