Comment la générosité de Dieu peut-elle nous inspirer ?

Proposition de méditation de Mgr Rino Fisichella Président du Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation. Novembre 2018

Dans les périphéries de Manille, Nairobi et Lima (comme dans tant de mégalopoles de pays développés), nous rencontrons la pauvreté sous des formes extrêmes. Une telle pauvreté est une menace pour la santé et la vie et met en cause la dignité humaine. Nous pouvons rencontrer cette pauvreté extreme chez ceux qui fuient des zones de conflit ou qui souffrent des conséquences du changement climatique. Des millions de nos frères et soeurs vivent dans des conditions difficilement soutenables. Des enfants meurent sans avoir pu relever les défis de la vie ou s’engager pour un avenir meilleur. La plus grande partie de ces souffrances n’est pas due au manque de ressources mais à la violence et à l’absence de volonté politique capable de permettre l’accès à un minimum. Ceux d’entre nous qui vivent une vie meilleure cherchent à éviter, ou même à nier, cette réalité.

La sensibilité de Dieu le porte au contraire directement vers ceux qui souffrent. « Un pauvre crie, le Seigneur entend » (Ps 34, 7). De telles paroles de consolation peuvent être sujet à méprise et être considérées comme « opium du peuple », enfermant le thème de la pauvreté dans le domaine de la spiritualité, et minimisant notre responsabilité sociale. La sensibilité de Dieu au cri du pauvre dit le contraire :  elle nous  encourage  à imiter  Dieu  dans  cette  sensibilité  à la pauvreté.  L’idée  d’une « imitation de Dieu » est concrètement exprimée par Moïse dans le Livre du Deutéronome. Dieu « rend justice à l’orphelin et à la veuve, qui aime l’immigré, et qui lui donne nourriture et vêtement.

Aimez donc l’immigré, car au pays d’Égypte vous étiez des immigrés » (Dt 10, 18-19). De fait, Dieu prend soin de ceux qui sont dans le besoin et ses fidèles sont appelés à collaborer avec lui. Les étrangers, réfugiés et victimes des grandes migrations, sont soumis à la dureté des hommes, ainsi qu’aux désagréments économiques, et ce jusqu’à aujourd’hui. C’est pour cela qu’ils sont l’objet d’une attention spéciale dans l’éthique divine du Sinaï : « Tu l’aimeras comme toi-même, car vous-mêmes avez été immigrés au pays d’Égypte » (Lv 19, 34).

L’attention à la pauvreté humaine commence par une expérience personnelle concrète. L’abîme de souffrance lié à la pauvreté se donne à voir quand nous visitons les périphéries, là où l’on vit sur des tas d’ordures produites par les autres. La perception que Dieu a de la souffrance, tant mise en valeur dans le Livre de l’Exode est la raison de son projet de rachat : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu ses cris sous les coups des surveillants. Oui, je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de ce pays vers un beau et vaste pays » (Ex 3, 7-8). Même si la route vers une vie meilleure peut être longue - le peuple de Dieu a marché quarante ans dans le désert ! - elle commence par la vision et l’espérance d’une libération.

La question de la pauvreté appelle plus que jamais attention et réflexion à un niveau global. La générosité universelle de Dieu est rendue visible dans les récits bibliques de la création. Le monde et ses richesses est « très bon » aux yeux de Dieu (Gn 1, 31). Le Seigneur confie le monde à l’humanité : « Tu l'établis sur les oeuvres de tes mains, tu mets toute chose à ses pieds : les troupeaux de boeufs et de brebis, et même les bêtes sauvages, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, tout ce qui va son chemin dans les eaux » (Ps 8, 7-9). Ces paroles ont pu sembler utopiques dans les temps anciens, quand l’humanité avait peur des bêtes sauvages et des monstres marins, mais elle peuvent aujourd’hui résonner comme une concrète et bouleversante prophétie à nos modernes oreilles. L’humanité a développé des moyens de domination de la nature terrifiants. Nous sommes invités, non à la contraindre, mais à en prendre soin. Dieu a créé Adam et l’a placé dans le jardin d’Eden « pour qu’il le travaille et le garde » (Gn 2, 15). Nous sommes invités à soutenir les initiatives actuelles qui recherchent un usage responsable des ressources naturelles, la coopération et le développement durable. En étant le gardien de notre planète, nous imitons Dieu qui planta les cèdres du Liban (Ps 104, 16) et donna à manger aux jeunes lions qui « rugit vers sa proie, réclame à Dieu sa nourriture » (Ps 104, 21).

La générosité de Dieu dans la création est telle que les ressources existent pour éliminer la pauvreté qui déshumanise. Le Seigneur appelle toute l’humanité à apprendre de la beauté de sa création et à imiter sa large générosité. « Les yeux sur toi, tous, ils espèrent : tu leur donnes la nourriture au temps voulu ; tu ouvres ta main : tu rassasies avec bonté tout ce qui vit » (Ps 144, 15-16). De même que les mains de Dieu sont toujours ouvertes, de même sommes-nous encouragés : « tu ouvriras tout grand ta main pour ton frère quand il est, dans ton pays, pauvre et malheureux. »

La générosité de Dieu est telle qu’elle va descendre jusqu’à partager la pauvreté humaine dans la mangeoire de Bethléem (Lc 2). Dans sa vie et sa mission, Jésus guérit les malades et réintègre les exclus de la société. Les médecins et les opérateurs sociaux ont l’honneur de suivre Jésus dans cette mission. Ce n’est pas la richesse, mais la générosité dont Jésus fait l’éloge avec l’offrande de la pauvre veuve (Mc 12, 41-44). Jésus s’identifie même à ceux qui sont dans le besoin. Le critère ultime de notre attachement à Jésus est le suivant : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25, 40).

Paul accuse les Corinthiens de manquer de sensibilité à l’égard de ceux qui sont économiquement désavantagés dans la communauté (1 Co 11, 21ss). Luc nous décrit au contraire l’attitude généreuse radicale et le partage, inspiré par l’Esprit Saint, qui avait lieu parmi les premiers chrétiens : « Ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun » (Ac 2, 45). Cette générosité n’est pas un acte extérieur, mais l’expression même de la foi. Elle nait de la conscience que le vie s’accomplit à travers la collaboration dans la construction du Royaume de Dieu. « Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour en faire des riches dans la foi, et des héritiers du Royaume promis par lui à ceux qui l’auront aimé ? » (Jc 2, 5). Jean nous encourage à aimer « par des actes et en vérité » ( 1 Jn 3, 18). Les « actes » supposent qu’on ait les oreilles ouvertes aux cris de ceux qui souffrent, et à l’appel de Dieu à collaborer à son projet de libération. Aimer en « vérité », peut aujourd’hui être réalisé en cherchant comment nous pouvons contribuer au bien commun de l’humanité.

La parole de Dieu sème un esprit de courageux optimisme, d’engagement actif et de coopération. Les croyants en Dieu créateur sont tous appelés à considérer l’humanité comme une seule communauté. Tous les dons humains - intellectuels, sociaux, spirituels - sont requis dans la collaboration pour un monde qui soit « très bon » aux yeux de Dieu.

Suggestions pour la lecture spirituelle et la méditation: Dt 10, 16-19; Ps 104; Ac 2, 41-47.

 

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